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L'Atelier de Marie-Claire

L'Atelier de Marie-Claire
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Title: L'Atelier de Marie-Claire
Release Date: 2018-12-19
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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MARGUERITE AUDOUX

L'ATELIER
DE
MARIE-CLAIRE

—ROMAN—

TREIZIÈME MILLE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1921
Tous droits réservés
Copyright by Eugène Fasquelle, 1920.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

DU MÊME AUTEUR

Marie-Claire, roman. Préface d'Octave Mirbeau.(81e mille)(E. Fasquelle, éditeur)1 vol.

Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette

L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE

I

Ce jour-là, comme chaque matin à l'heure dutravail, l'avenue du Maine s'encombrait de gensqui marchaient à pas précipités et de tramwayssurchargés qui roulaient à grande vitesse vers lecentre de Paris.

Malgré la foule, j'aperçus tout de suite Sandrine.Elle aussi allongeait le pas et je dus courirpour la rattraper.

C'était un lundi. Notre chômage d'été prenaitfin, et nous revenions à l'atelier pour commencerla saison d'hiver.

Bouledogue et la petite Duretour nous attendaientsur le trottoir, et la grande Bergeounette,que l'on voyait arriver d'en face, traversa l'avenuesans s'inquiéter des voitures afin de nous rejoindreplus vite.

Pendant quelques minutes il y eut dans notregroupe un joyeux bavardage. Puis les quatreétages furent montés rapidement. Et tandis queles autres reprenaient leurs places autour de latable, j'allai m'asseoir devant la machine à coudre,tout auprès de la fenêtre. Bouledogue fut la dernièreassise. Elle souffla par le nez selon sonhabitude, et aussitôt l'ouvrage en main, elle dit:

—Maintenant il va falloir travailler dur pourcontenter tout le monde.

Le mari de la patronne la regarda de très prèsen répondant:

—Eh bé… Dites si vous grognez déjà!

C'était toujours lui qui faisait les recommandationsou les reproches. Aussi les ouvrièresl'appelaient le patron, tandis qu'elles ne parlaientde la patronne qu'en l'appelant Mme Dalignac.

Bouledogue grognait pour tout et pour rien.

Lorsqu'elle n'était pas contente, elle avait unefaçon de froncer le nez qui lui relevait la lèvreet découvrait toutes ses dents, qui étaient forteset blanches.

Il arrivait souvent que le patron se querellaitavec elle; mais Mme Dalignac ramenait toujoursla paix en leur disant doucement:

—Voyons… restez tranquilles.

Les colères du patron ne ressemblaient pas dutout à celles de Bouledogue. Elles étaient aussivite parties que venues. Sans préparation ni avertissementil se précipitait vers l'ouvrière à réprimander,et pendant une minute il criait à s'enétrangler, en supprimant la moitié des mots qu'ilavait à dire.

Cette façon de parler agaçait la grande Bergeounettequi se moquait et marmottait tout bas:

—Quel baragouin!

Le patron était le premier à rire de ses emportements,et comme pour s'en excuser, il disait:

—Je suis vif.

Et il ajoutait parfois avec un peu de fierté:

—Moi, je suis des Pyrénées.

C'était lui qui brodait à la machine les manteauxet les robes des clientes. Il était adroit etméticuleux, mais après quelques heures de travailil devenait tout jaune et paraissait écrasé defatigue.

Sa femme le touchait à l'épaule en lui disant:

—Repose-toi, va.

Il arrêtait alors sa lourde machine, puis ilreculait son tabouret, afin de s'appuyer au mur;et il restait de longs moments sans remuer niparler.

Il y avait entre les patrons et les ouvrièrescomme une association amicale. Mme Dalignac necraignait pas de demander des conseils dansl'atelier, et les ouvrières lui accordaient touteleur confiance.

Quant au patron, s'il criait à tue-tête pour nousdonner la moindre explication, il parlait toutautrement à sa femme. Il prenait son avis pourles plus petites choses et ne la contrariait jamais.

Mme Dalignac était un peu plus âgée que sonmari. Cela se voyait à ses cheveux qui grisonnaientaux tempes; mais son visage restait trèsjeune et son rire était frais comme celui d'unepetite fille.

Elle était grande et bien faite aussi, mais ilfallait la regarder exprès pour s'en apercevoir,tant elle paraissait toujours effacée et lointaine.Elle parlait doucement et posément; et s'il arrivaitqu'elle fût obligée d'adresser un reproche àquelqu'un, elle rougissait et se troublait commesi elle était elle-même la coupable.

Le patron avait pour sa femme une tendressepleine d'admiration, et souvent il nous disait:

—Personne n'est comme elle.

Dès qu'elle sortait, il se mettait à la fenêtrepour la voir passer d'un trottoir à l'autre, et sielle tardait à revenir, il la guettait et devenaitinquiet.

Dans ces moments-là, les ouvrières savaientbien qu'il ne fallait rien lui demander.

Aujourd'hui l'espoir du travail apportait de lajoie dans l'atelier. Il n'était question que d'unenouvelle cliente dont les paiements seraient sûrs,parce qu'elle tenait un commerce important, etqui nous donnerait beaucoup d'ouvrage parcequ'elle avait cinq filles.

Le patron pressait sa femme d'aller chercherles étoffes annoncées:

—Vite, vite, disait-il.

Et il s'agitait si fort, qu'il heurtait les mannequinset les tabourets.

Mme Dalignac riait, et tout le monde en faisaitautant.

Le soleil paraissait rire avec nous aussi. Ilrayonnait à travers la vitre et cherchait à se posersur la corbeille à fil et sur la machine à coudre.Sa chaleur était encore très douce et Bergeounetteouvrit toute grande la fenêtre pour qu'il pûtentrer à son aise.

De l'autre côté de l'avenue, les murs d'unemaison en construction commençaient à sortir deterre. Des bruits de pierres et de bois se confondaienten montant jusqu'à nous, et les ceinturesrouges et bleues des maçons se montraient à traversles échafaudages.

A tout instant, des tombereaux de moellons etde sable se déversaient. Les moellons roulaientavec un bruit clair, et le glissement du sable faisaitpenser au vent d'été dans le feuillage desmarronniers. Puis c'était des fardiers chargés depierres de taille qui arrivaient. On les entendaitvenir de loin. Les charretiers criaient. Lesfouets claquaient, et les chevaux tiraient à pleincollier.


Aussitôt que sa femme fut partie, le patron sefit aider par la petite Duretour, pour débarrasserles planches des bouts de chiffons et mettre del'ordre un peu partout.

La petite Duretour n'était pas très bonne ouvrièremalgré ses dix-huit ans, mais Mme Dalignacla gardait à cause de sa grande gaîté. Elle prenaittoujours les choses du bon côté, et son entrainnous empêchait souvent de sentir la fatigue.

C'était elle qui faisait les courses et qui ouvraitla porte aux clientes. Sa taille était si menue etses cheveux si négligés que beaucoup la prenaientpour une apprentie. Cela la vexait un peu et luifaisait dire:

—Lorsque je serai mariée, elles me prendrontencore pour une petite fille.

Son fiancé n'était guère plus âgé qu'elle.Chaque soir il venait l'attendre à la sortie et tousdeux ne tenaient pas plus de place qu'un seul surle trottoir.

Maintenant elle vidait les casiers et brossait lesplanches. De temps en temps, elle lançait unpaquet en l'air et le rattrapait comme une balle,ou bien elle s'amusait à déformer les noms desclientes en faisant des révérences aux mannequins.C'étaient surtout Mmes Belauzaud et Pellofyqui recevaient ses compliments. Elle s'inclinaittrès bas en prenant un air ravi:

—Bonjour, Madame Bel-oiseau.

—Bonjour, Madame Pelle à feu.

Les rires s'échappaient tous ensemble par lafenêtre, et les maçons d'en face levaient la têtepour voir d'où ils sortaient.

J'étais la dernière venue dans la maison.

J'y étais entrée peu de temps avant la morte-saisond'été, et quoique toutes se fussent montréesbonnes camarades pour moi, une timiditém'empêchait de prendre part à leur gaîté. Cependant,depuis que j'étais à Paris, c'était le premieratelier où je me sentais à l'aise. La voix querelleusedu patron ne m'effrayait guère, et la douceurde sa femme me donnait une grande tranquillité.

A mon arrivée, le patron avait tout de suitecoupé mon nom en deux. Ses joues s'étaient gonfléespour accentuer la moquerie pendant qu'ildisait:

—Marie-Claire? Deux noms à la fois? Eh bé…vous êtes épatante, vous.

Et en rejetant son souffle comme s'il éloignaitde lui une chose trop compliquée, il avait ajoutéd'un ton sérieux:

—On vous appellera Marie. Cela sera bien suffisant.

Mais cela ne fut pas suffisant. Je répondis simal à ce nom qu'il fallut bien rendre au mien sapremière forme.


Mme Dalignac revint plus tôt qu'on ne s'y attendait.Elle rapportait un énorme carton dont lecouvercle se soulevait malgré les ficelles qui leretenaient.

Le patron s'empressa de l'ouvrir. Il toucha lestissus avec une petite grimace de contentement.

—De la soie, rien que de la soie, disait-il. Safemme l'éloigna:

—Laisse… tu vas tout embrouiller.

Puis en s'adressant à nous:

—C'est pour un mariage.

Elle s'assura que le carton reposait tout entiersur la table et elle sortit une à une, les piècesd'étoffes, en désignant leur emploi.

—Une robe noire pour la mère de la mariée…Deux robes bleues pour les grandes sœurs… Desrobes roses pour les petites sœurs… Et des dentellesnoires, et des dentelles blanches, et despièces de ruban, et des taffetas pour doublures, etdes satins pour jupon…

Elle sortit avec précaution le dernier tissu soigneusementplié dans du papier:

—Et voilà du crêpe de chine pour la robe de lamariée.

Et sans prendre le temps d'enlever son manteau,elle attira un mannequin et prit les étoffes àpleines mains pour les draper autour du buste.Elle dépliait les dentelles et les disposait, elletournait les rubans en coque sur ses doigts et lespiquait d'une épingle. Puis elle rejeta le tout surla table et ce ne fut bientôt plus qu'un fouillis detoute couleur.

Mes quatre compagnes avaient cessé de coudreet regardaient avec intérêt. Leurs yeux allaientd'une couleur à l'autre et leurs mains s'avançaientpour toucher les dentelles et les tissussoyeux.

Tout à coup la pendule se mit à sonner.

Bouledogue se leva en disant d'un ton bourru:

—Il est midi.

C'était vrai, mais la matinée avait passé si viteque personne ne se doutait qu'il était l'heured'aller déjeuner.

Les autres déposèrent leur ouvrage et se levèrentlentement comme à regret.


L'après midi fut pleine d'entrain. Duretour,montée sur un tabouret, garnissait les planchesd'un papier gris que le patron lui passait, après enavoir coupé les bandes de la grandeur nécessaire.

Quand le patron ne donnait pas les papiersassez vite, Duretour en profitait pour tourner etdanser sur son tabouret; puis elle ouvrait etrefermait les bras en criant comme une marchandeà la foire:

—Robes et manteaux, robes et manteaux.

Cela nous faisait rire et le patron disait d'unair indulgent:

—S'il n'y avait que vous pour les faire, mapauvre Duretour.

Les maçons d'en face sifflaient comme desoiseaux libres. Ils avaient fini par découvrirl'atelier et ils faisaient tout leur possible pourattirer notre attention. L'un d'eux appelait tousles noms de jeunes filles qui lui venaient à l'idée,pendant qu'un autre frappait une charpente enfer avec un lourd marteau. Et chaque fois qu'unrire éclatait ou que l'une de nous se montrait unpeu à la fenêtre, les appels redoublaient, et lacharpente sonnait comme une cloche.

Vers le soir, la sœur du patron entra dans l'atelier.C'était une femme à l'air hardi. Elle étaitcouturière aussi et on l'appelait Mme Doublé.

Elle s'assit sur le tabouret du patron et elle ditd'un ton méprisant:

—Tout le monde travaille déjà?

Son frère répondit, l'air vexé:

—Je suis sûr que tu n'as pas fini de te reposer,toi!

Elle fit le geste de lancer quelque chose par-dessusson épaule:

—Oh! moi, je fais comme les clientes, je vaisaux bains de mer, et je suis rentrée seulement cematin.

Le patron lui montra les tissus:

—Nous avons de l'ouvrage, dit-il.

Mme Doublé devint attentive, et ses sourcils serapprochèrent.

Elle avait des yeux noirs comme ceux de sonfrère, mais son regard était plein d'audace et defermeté. Sa bouche aussi faisait penser à celle dupatron, mais ses lèvres semblaient faites d'unematière dure qui les empêchait de se distendrepour le sourire. Elle marchait sans grâce, en bombantla poitrine et on eût dit qu'elle portait surtoute sa personne quelque chose de satisfait.

A son entrée le visage de Mme Dalignac avaitchangé d'expression. Tout en coupant ses taffetas,elle mordillait sa lèvre comme les gens qui ontune préoccupation, et on entendait davantage lebruit sec et grinçant de ses ciseaux.

Mme Doublé reprit:

—C'est égal, tu es fou, Baptiste, d'avoir toutestes ouvrières au début de la saison.

Elle me désigna du doigt:

—Tu n'avais pas besoin de reprendre celle-là.

Le patron parut gêné. Il répondit sans meregarder:

—Elle a besoin de gagner sa vie comme nous.

Mme Doublé se moqua. Elle avait l'air de chantonnerquand elle dit en tapant sur l'épaule deson frère:

—Eh! oui, pauvre Baptiste! mais moi, j'aimemieux que l'argent soit dans ma poche que danscelle des autres.

Bouledogue et Sandrine baissaient la tête etcousaient plus vite. La petite Duretour était devenuesérieuse et je ressentais moi-même un malaise,qui me faisait désirer fortement le départde Mme Doublé. Seule, la grande Bergeounetteparaissait ne rien redouter et continuait à s'intéresseraux maçons d'en face, qui menaient grandbruit en quittant le chantier.

Le patron cherchait à parler d'autre chose, maissa sœur revenait toujours au même sujet. Elletrouvait que Mme Dalignac manquait de fermetéavec ses clientes et de sévérité avec ses ouvrières.Elle demandait des détails précis sur le travail ettrouvait à redire à tout.

Le patron finit par montrer de l'agacement:

—Ma femme n'est pas un gendarme commetoi, dit-il.

Et Mme Doublé, qui avait le même accent queson frère, répondit:

—Eh bé… Tant pis, donc.

Et elle se campa debout en regardant tout lemonde avec insolence.

—Il est sept heures, Bouledogue… dit tout àcoup Mme

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