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Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance
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Title: Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance
Release Date: 2019-01-09
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HISTOIRE

DE LA

CARICATURE

AU MOYEN AGE

ET SOUS LA RENAISSANCE

PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.

HISTOIRE DE LA CARICATURE AU MOYEN AGE

LETTRE INITIALEd'un manuscrit du XIIIe siècle. «Images du Monde.»(British Museum.)

Strasbourg, typogr. de G. Fischbach, succr de G. Silbermann.—1813

HISTOIRE

DE LA

CARICATURE

AU MOYEN AGE

ET

SOUS LA RENAISSANCE

PAR

Champfleury

DEUXIÈME ÉDITION

très-augmentée

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

Libraire de la Société des gens de lettres

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

[Pg 1]

A CORNEILLE VILA

ARCHITECTE


[Pg 2]
[Pg 3]

PRÉFACE

I

A dire vrai, j'aurais mauvaise grâce àme plaindre du manque de sympathiedes esprits sérieux pour cettesérie commencée déjà depuis longtemps;cependant il est bon derépondre à un honorable membrede l'Université,émude l'attentat[Pg 4]contre le Beau que, selon lui, je commettaisen étudiant de près l'art satirique chezles anciens. Préoccupé des manifestationsdans le même sens exprimées plus nettementau moyen âge et s'ingéniant en diverses raisonspour me dissuader de donner suite à mesrecherches, il disait, plein de mélancolie:

«Sans contester à l'art gothique le méritede son architecture, convient-il d'admirer autantqu'on l'a fait des bas-reliefs grotesques?...Est-ce par là que nos cathédrales ont chanced'être avec succès opposées au Parthénon?...Et sont-ce des spectacles bien agréables à l'œil,bien divertissants pour l'esprit que des caricaturesen pierre[1]

[1] Chassang, la Caricature et le grotesque dans l'art grec. (Revuecontemporaine, 1865.)

Le critique qui posait ces questions timoréesne me semble pas avoir une idée bien nette dubut et des résultats de l'archéologie.

Personne n'a jamais «admiré» démesurémentles bas-reliefs satiriques des cathédrales.Il s'agit d'en scruter le sens, de le pénétrer[Pg 5]et d'ajouter quelques pages utiles àl'histoire des siècles antérieurs.

Que vient faire le «Parthénon» en regarddes figures satiriques des monuments religieux?Existe-t-il un écolier assez naïf pouropposer Phidias à d'humbles sculpteurs quin'avaient pour règle qu'une symbolique confuse,pour gouverne que les caprices de leurimagination?

Qui a présenté ces spectacles comme «agréablesà l'œil et divertissants pour l'esprit?»

Il est réellement trop facile de combattre lespiritualisme effarouché qui se fait jour à traversles plaintes de l'honorable universitaire.

«Ce qui arrête et fixe trop nettement lesformes, ajoute-t-il, n'est pas propre à l'expressiondu ridicule, car les arts plastiques viventde beauté et l'expression des ridicules est uncommencement de laideur. La véritable placedu grotesque n'est donc pas dans les œuvresde la sculpture et de la peinture, mais dansles rapides dessins d'un spirituel et malincrayon.»

[Pg 6]

De nos jours, où la caricature est exclusivementcantonnée dans les petits journaux, jen'ai pas encore rencontré d'architecte appeléà bâtir une église moderne qui ornementât lafaçade et les chapiteaux de magots et de figuresbouffonnes.

L'art, tel que l'étudient les archéologues,n'a rien à voir avec le contrôle des esthéticiens.Les manifestations du Beau sont étudiées, maisavec la même balance qui pèse le Laid. L'archéologuen'enseigne pas, il constate. La sérénité,la pureté des lignes dans les œuvres d'artlui semblent sans doute préférables à l'expressiondu grotesque; il n'en recueille pas moinsprécieusement ces formes grimaçantes quidonnent peut-être une idée plus exacte et plusvive des mœurs, des coutumes et des usages dupassé, qu'un pur et noble contour.

II

Depuis la fin de la Restauration, époque à laquellel'archéologie posa ses premiers jalons,[Pg 7]de nombreuses affirmations contradictoires etempreintes d'exagération furent portées devantun tribunal où ne devrait siéger que l'impartialité.

Je me suis efforcé de ramener à leur justevaleur les affirmations de partisans d'un symbolismeeffréné; il fallait nettoyer le terrainde polémiques sans résultat entre ceux queplaisamment Voltaire appelait «antiquaires àcapuchon» et d'ardents esprits qui ne regardentles faits qu'à travers la lunette révolutionnaire.

Ce serait toutefois faire acte d'énorme vanitéque de prétendre avoir raison, seul, dans lesmatières si controversables de symbole, d'emblème,d'allégorie, qui ont donné naissance àce que les uns appellent symbolique chrétienneindirectement dogmatique; les autres, iconographiehiératique; certains, langage figuratifet populaire.

Si l'analogie était une science, elle devraitêtre le plus utile instrument au service de l'archéologue.Les monuments des divers siècles,[Pg 8]mis en regard, fournissent tout à coup deslumières inattendues; mais il faut avoir beaucoupvu, beaucoup voyagé: il est bon surtoutde consulter sans cesse des cartons bourrésde dessins, car en archéologie l'image primele texte.

Pour prendre un exemple, on peut comparerles dessins des manuscrits d'un Térencedu neuvième siècle avec certaines figures duRoman de Fauvel, du quatorzième siècle.

Figure détachée d'une miniature du Roman de Fauvel(XIVe siècle).

Il y a là certains rapprochements curieuxà établir avec ces masques d'élément païen;[Pg 9]
[Pg 10]
[Pg 11]
mais l'inspiration chrétienne, quoique confuseau début, se dégagea bientôt de ces ressouvenirs;les masques des anciens n'influencèrentque médiocrement les auteurs des mascaronsdes édifices gothiques. Par une sorte de générationspontanée dont les produits grouillentà l'ombre des monuments comme des vers dansun coin de terre humide, ces larves informess'agitent, dressent la tête, remuent la queue,commencent par ramper au pied des statues,et, semblables à de mauvaises herbes, envahissentles sommets les plus élevés des cathédrales;elles n'ont rien de commun avec lesmanuscrits historiés du poëte latin.

Miniature du Térencede la bibliothèque du Vatican(IXe siècle).

A partir du dixième siècle, un certain développementse fit sentir, marchant vers laréalité qui jusque-là n'avait paru qu'unelueur lointaine. C'est alors qu'il est intéressantde lire la bizarre écriture que traçait lepeuple sur la pierre. On démêle les penséesconfuses qui emplissaient son esprit: terreur,sentiment égalitaire, raillerie qu'exprime unetrilogie qui, du moyen âge, va jusqu'à la Renaissance:[Pg 12]le Diable, la Danse des Morts, Renart.

De ces héros, qui occupèrent une si grandeplace dans la poésie et l'art, on peut encoretirer quelques enseignements, quoique aujourd'huiils semblent archaïques.

D'après un manuscrit flamand de la bibliothèque de Cambrai.

Le diable est usé; le peuple n'y croit plusdepuis longtemps, et les Flamands se raillentde lui, qui lui font jouer du violon avec un souffletde cuisine et une cuillère à pot pour archet.L'esprit moderne l'a dépouillé de sa défroqueet de ses accessoires de convention. Au diablele diable!

[Pg 13]

Il n'en est pas de même de la Danse desMorts; jusqu'à la fin de l'humanité elle resteraactuelle, et plus d'un artiste reprendra lethème du grave Holbein.

J'ai beaucoup songé au Roman de Renartpendant la guerre de 1870. Dans les manœuvresdes Allemands, dans la politique prussienne,je retrouvais le même esprit de rusequi circule à travers le poëme: on comprendl'enthousiasme excessif qu'excite encore Renarten Allemagne.

III

Dans un ordre inférieur et cher aux archéologues,à commencer par Monteil, qui eût laisséun livre d'un intérêt bien plus considérable, sises patientes études avaient été éclairées parles dessins et les monuments originaux quipassèrent sous ses yeux, toute une histoire nouvelleest à faire des mœurs et des coutumes etpayera de ses efforts celui qui aura la patience[Pg 14]de confronter les édifices religieux et civils avecles manuscrits historiés.

On pourrait presque se passer de science,comme la vieille dont parle Villon:

Femme je suis, pauvrette et ancienne,
Qui riens ne sçay, onques lettres ne leuz;
Au moustier voy, dont suis paroissienne,
Paradis painct où sont harpes et luz
Et un enfer ou dampnés sont boulluz.
Lung me fait pour, l'autre joye et liesse.

Toute la vie du passé se déroule vive, claireet animée, grâce à la sculpture et à la peinture.Il ne faut que du temps pour l'y chercher,beaucoup de temps. J'en ai dépensé leplus qu'il m'était possible, en me rendantcompte de la bande de desiderata que traîneaprès elle toute œuvre d'érudition.

Toutefois je me sentais poussé par les espritsqui ont soif de science: «Nous avons enFrance, en Angleterre, en Allemagne, écrivaitl'un d'eux, des savants, des académies entièresqui travaillent et qui veillent dans l'espoir dedécouvrir le sens d'anciens caractères cunéiformes,[Pg 15]runiques, etc.; mais aucun de ceux-ci,que je sache, ne s'occupe de déchiffrer lapensée déposée par nos pères dans ces milliersde figures qui étonnent les artistes modernespar leur aspect étrange et leur naturecomplexe[2]

[2] César Daly, Revue de l'architecture, 1847.

D'après le manuscrit des Comédies de Térence.

C'est au public à dire si j'ai rempli une partiede ce programme; si les sotties de pierre,que quelques délicats rangent dans la classe desineptiarum, méritaient la dépense de quelquesannées.

Paris, 1867-1871.


[Pg 16]
[Pg 17]

HISTOIRE

DE LA

CARICATURE AU MOYEN AGE


CHAPITRE PREMIER

VANITÉ DU SYMBOLISME

Si un homme a contemplé la façadedes édifices consacrés auculte chrétien, sans éprouverun certain trouble en face desgrimaces et des railleries detoute sorte accumulées sous lesporches, il peut être déclaré denature particulièrement flegmatique et indifférente.[Pg 18]A côté de pieuses statues, dont les belles lignes sereflètent en rayonnements harmoniques pour lesyeux, sont des entrelacs de diableries et d'obscénités.Vices et passions sont représentés avec unegrossière brutalité; la luxure a rejeté tout voile etapparaît bestiale et sans pudeur.

Incompréhensible comme la décoration des monumentségyptiens, cet art de pierre est prodigue demonstres fantastiques, d'horribles gnomes, de larveshideuses enroulant d'étranges nudités, qu'oncroirait sculptées au fronton des cathédrales pourtenter les fidèles; même les anciens Flamands, quine brillent pas par la délicatesse, Jérôme Bosch,Breughel, quoiqu'ils se soient complu à de pareillesconceptions, semblent des raffinés à côté des imagiersdu moyen âge.

L'imagination s'égarerait à suivre ces débauchesdu ciseau si la science archéologique, qui chercheles secrets de toute pierre ornementée, ne s'étaitpréoccupée à juste titre de ce balbutiement de l'artqui fut le trait d'union entre le dernier souffle del'antiquité et les élégances de la Renaissance.

Bas-relief de la voussure du portail de Notre-Dame de Paris(XIIe siècle).

Sur cette question, il existe un certain nombred'ouvrages spéciaux. L'explication de la symboliquechrétienne fut d'abord le thème sur lequel chaquearchéologue brodait à sa fantaisie. Plus tard, lamême thèse servit de passe-port à la politique. Les[Pg 19]
[Pg 20]
[Pg 21]
adversaires de l'Église saisirent avec empressementl'occasion de lutter sur un nouveau terrain contredes écrivains pieux, mais passionnés: si quelques-unsémettaient des avis sensés et rationnels, d'autres,et ce furent les plus nombreux, firent dusymbolisme un prétexte à divagations plus troublantesencore que cet art troublant. Chaque sculpturedonna lieu à une controverse animée; onvoulut voir dans de naïfs imagiers des doctrinaires,des libres penseurs. La pierre devint éloquente,plus éloquente souvent que ceux qui lui prêtaientle secours de leur imagination. Elle fut déclaréetour à tour enseignante, pieuse, sceptique, croyante,révolutionnaire et sociale.

Cette argumentation, particulière à notre temps,eut pour résultat de faire négliger l'étude des faits:à bout de raisons, la plume devint fertile en déraisonnements.Et si je viens émettre une fois de plusmon avis à propos de ce dangereux symbolisme,c'est à titre d'homme sans attaches et sans passionspolitiques ou religieuses, dont la principale foi estla recherche de la réalité.

Malgré la bizarrerie confuse des motifs sculptésdu moyen âge, quelques-uns offrent souvent traced'une greffe antique. Dans les peintures des catacombesapparaît l'aurore du culte naissant en facedu coucher du soleil du paganisme. Les sirènes, les[Pg 22]satyres se mêlent aux figures pieuses, et l'imaged'Orphée tient autant de place que celle du Christ.

Le christianisme ayant fait invasion dans l'artromain, l'art romain traverse les Alpes pour lancersa dernière note au milieu des concerts chrétiens.Comme dans le culte idolâtrique, des monstres etdes animaux fantastiques s'accrochent aux chapiteauxdes églises, bâtissent leur nid dans les modillonsdu portail et troublent la tranquillité d'unsymbolisme nouveau que le christianisme avaittenté d'inaugurer dans les catacombes. Aussi, jusqu'auseizième siècle, voit-on en France les saintesfemmes marcher en compagnie des sibylles, leschérubins des sirènes, les apôtres des monstrespaïens, et ce n'est pas seulement sous les portailsdes églises que ces assemblages hybrides se remarquent:les miniaturistes, moines pour la plupart,se sont plu à reproduire avec leurs pinceaux, dansles livres d'Heures à l'usage des princes et des dignitairesde l'Église, ces alliances profanes et sacrées.

Ce sont les vagues et confuses réminiscences del'ancien culte, se mêlant aux croyances modernes,qui ont produit une grave confusion chez ceux qui,pour juger l'art, ne remontent pas aux traditionsdu passé.

L'Église, au début, comprit le danger des deuxlangues contradictoires que la sculpture parlait en[Pg 23]même temps. Au cinquième siècle, l'art familier dela décadence se glissant dans le culte nouveaupréoccupe saint Nil, qui écrit à Olympiodore:

«Vous me demandez s'il est convenable de chargerles murs du sanctuaire de représentations oufigures d'animaux de toute espèce, de sorte que l'onvoit sur

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