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Les plaisirs et les jours

Les plaisirs et les jours
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Title: Les plaisirs et les jours
Release Date: 2019-01-14
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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MARCEL PROUST

LES PLAISIRS ET LES JOURS

Illustrations de Madeleine Lemaire

Préface d'Anatole France

Et quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
3, RUE AUBER, 3
1896

Pourquoi m'a-t-il demandé d'offrir son livre aux espritscurieux? Et pourquoi lui ai-je promis de prendre ce soinfort agréable, mais bien inutile? Son livre est comme unjeune visage plein de charme rare et de grâce fine. Il serecommande tout seul, parle de lui-même et s'offre malgrélui.

Sans doute il est jeune. Il est jeune de la jeunesse del'auteur. Mais il est vieux de la vieillesse du monde. C'estle printemps des feuilles sur les rameaux antiques, dans laforêt séculaire. On dirait que les pousses nouvelles sontattristées du passé profond des bois et portent le deuil detant de printemps morts.

Le grave Hésiode a dit aux chevriers de l'Hélicon lesTravaux et les Jours. Il est plus mélancolique de dire ànos mondains et à nos mondaines les Plaisirs et les Jours,si, comme le prétend cet homme d'État anglais, la vie seraitsupportable sans les plaisirs. Aussi le livre de notre jeuneami a-t-il des sourires lassés, des attitudes de fatigue quine sont ni sans beauté, ni sans noblesse.

Sa tristesse même, on la trouvera plaisante et bienvariée, conduite comme elle est et soutenue par un merveilleuxesprit d'observation, par une intelligence souple,pénétrante et vraiment subtile. Ce calendrier des Plaisirset des Jours marque et les heures de la nature par d'harmonieuxtableaux du ciel, de la mer, des bois, et lesheures humaines par des portraits fidèles et des peinturesde genre, d'un fini merveilleux.

Marcel Proust se plaît également à décrire la splendeurdésolée du soleil couchant et les vanités agitées d'uneâme snob. Il excelle à conter les douleurs élégantes, lessouffrances artificielles, qui égalent pour le moins encruauté celles que la nature nous accorde avec une prodigalitématernelle. J'avoue que ces souffrances inventées,ces douleurs trouvées par génie humain, ces douleurs d'artme semblent infiniment intéressantes et précieuses, et jesais gré à Marcel Proust d'en avoir étudié et décrit quelquesexemplaires choisis.

Il nous attire, il nous retient dans une atmosphère deserre chaude, parmi des orchidées savantes qui ne nourrissentpas en terre leur étrange et maladive beauté. Soudain,dans l'air lourd et délicieux, passe une flèche lumineuse,un éclair qui, comme le rayon du docteur allemand,traverse les corps. D'un trait le poète a pénétré la penséesecrète, le désir inavoué.

C'est sa manière et son art. Il y montre une sûreté quisurprend en un si jeune archer. Il n'est pas du tout innocent.Mais il est si sincère et si vrai qu'il en devient naïfet plaît ainsi. Il y a en lui du Bernardin de Saint-Pierredépravé et du Pétrone ingénu.

Heureux livre que le sien! Il ira par la ville tout orné,tout parfumé des fleurs dont Madeleine Lemaire l'a jonchéde cette main divine qui répand les roses avec leur rosée.

ANATOLE FRANCE.

Paris, le 21 avril 1896.


À MON AMI WILLIE HEATH

Mort à Paris le 3 octobre 1893

«Du sein de Dieu où tu reposes... révèle-moices vérités qui dominent la mort, empêchentde la craindre et la font presque aimer.»

Les anciens Grecs apportaient à leurs morts des gâteaux, dulait et du vin. Séduits par une illusion plus raffinée, sinon plussage, nous leur offrons des fleurs et des livres. Si je vous donnecelui-ci, c'est d'abord parce que c'est un livre d'images. Malgréles «légendes», il sera, sinon lu, au moins regardé par tous lesadmirateurs de la grande artiste qui m'a fait avec simplicité cecadeau magnifique, celle dont on pourrait dire, selon le mot deDumas, «que c'est elle qui a créé le plus de roses après Dieu».M. Hubert de Montesquiou aussi la célébrée, dans des vers inéditsencore, avec cette ingénieuse gravité, cette éloquence sentencieuseet subtile, cet ordre rigoureux qui par fois chez lui rappellentle xviie siècle. Il lui dit, en parlant des fleurs:

«Poser pour vos pinceaux les engage à fleurir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous êtes leur Vigée et vous êtes ta Flore
Qui les immortalise, où l'autre fait mourir!
»

Ses admirateurs sont une élite, et ils sont une foule. J'aivoulu qu'ils voient à la première page le nom de celui qu'ils n'ont,pas eu le temps de connaître et qu'ils auraient admiré. Moi-même,cher ami, je vous ai connu bien peu de temps. C'est au Bois queje vous retrouvais souvent le matin, m'ayant aperçu et m'attendantsous les arbres, debout, mais reposé, semblable à un de ces seigneursqu'a peints Van Dyck, et dont vous aviez l'élégance pensive.Leur élégance, en effet, comme la vôtre, réside moins dans lesvêtements que dans le corps, et leur corps lui-même semble l'avoirreçue et continuer sans cesse à la recevoir de leur âme: c'est uneélégance morale. Tout d'ailleurs contribuait à accentuer cettemélancolique ressemblance, jusqu'à ce fond de feuillages à l'ombredesquels Van Dyck a souvent arrêté la promenade d'un roi;comme tant d'entre ceux qui furent ses modèles, vous deviez bientôtmourir, et dans vos yeux comme dans les leurs, on voyait alternerles ombres du pressentiment et la douce lumière de la résignation.Mais si la grâce de votre fierté appartenait de droit à l'art et unVan Dyck, vous releviez plutôt du Vinci par la mystérieuseintensité de votre vie spirituelle. Souvent le doigt levé, les yeuximpénétrables et souriants en face de l'énigme que vous taisiez,vous m'êtes apparu comme le saint Jean-Baptiste de Léonard. Nousformions alors le rêve, presque le projet, de vivre de plus enplus l'un avec l'autre, dans un cercle de femmes et d'hommesmagnanimes et choisis, assez loin de la bêtise, du vice et de laméchanceté pour nous sentir à l'abri de leurs flèches vulgaires.

Votre vie, telle que vous la vouliez, serait une de ces œuvres àqui il faut une haute inspiration. Comme de la foi et du génie,nous pouvons la recevoir de l'amour. Mais c'était la mort quidevait vous la donner. En elle aussi et même en ses approches résidentdes forces cachées, des aides secrètes, une «grâce» qui n'estpas dans la vie. Comme les amants quand ils commencent à aimer,comme les poètes dans le temps où ils chantent, les malades se sententplus près de leur âme. La vie est chose dure qui serre de tropprès, perpétuellement nous fait mal à l'âme. À sentir ses liens unmoment se relâcher, on peut éprouver de clairvoyantes douceurs.Quand j'étais tout enfant, le sort d'aucun personnage de l'histoiresainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noë, àcause du déluge qui le tint enfermé dans l'arche pendant quarantejours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs joursje dus rester aussi dans l'«arche». Je compris alors que jamaisNoë ne put si bien voir le monde que de l'arche, malgré qu'ellefût close et qu'il fît nuit sur la terre. Quand commença maconvalescence, ma mère, qui ne m'avait pas quitté, et, la nuitmême restait auprès de moi, «ouvrit la porte de l'arche» et sortit.Pourtant comme la colombe «elle revint encore ce soir-là». Puisje fus tout à fait guéri, et comme la colombe «elle ne revintplus». Il fallut recommencer à vivre, à se détourner de soi, àentendre des paroles plus dures que celles de ma mère; bien plus,les siennes, si perpétuellement douces jusque-là, n'étaient plusles mêmes, mais empreintes de la sévérité de la vie et du devoirqu'elle devait m'apprendre. Douce colombe du déluge, en vousvoyant partir comment penser que le patriarche n'ait pas sentiquelque tristesse se mêler à la joie du monde renaissant? Douceurde la suspension de vivre, de la vraie «Trêve de Dieu» qui interromptles travaux, les désirs mauvais, «Grâce» de la maladiequi nous rapproche des réalités d'au delà de la mort—et sesgrâces aussi, grâces de «ces vains ornements et ces voiles quipèsent», des cheveux qu'une importune main «a pris soin d'assembler»,suaves fidélités d'une mère et d'un ami qui si souvent noussont apparus comme le visage même de notre tristesse ou commele geste de la protection implorée par notre faiblesse, et qui s'arrêterontau seuil de la convalescence, souvent j'ai souffert de voussentir si loin de moi, vous toutes, descendance exilée de la colombede l'arche. Et qui même n'a connu de ces moments, cher Willie, oùil voudrait être où vous êtes. On prend tant d'engagements enversla vie qu'il vient une heure où, découragé de pouvoir jamais lestenir tous, on se tourne vers les tombes, on appelle la mort, «lamort qui vient en aide aux destinées qui ont peine à s'accomplir».Mais si elle nous délie des engagements que nous avons pris enversla vie, elle ne peut nous délier de ceux que nous avons pris enversnous-même, et du premier surtout, qui est de vivre pour valoir etmériter.

Plus grave qu'aucun de nous, vous étiez aussi plus enfantqu'aucun, non pas seulement par la pureté du cœur, mais parune gaieté candide et délicieuse. Charles de Grancey avait le donque je lui enviais de pouvoir, avec des souvenirs de collège, réveillerbrusquement ce rire qui ne s'endormait jamais bien longtemps, etque nous n'entendrons plus.

Si quelques-unes de ces pages ont été écrites à vingt-trois ans,bien d'autres (Violante, presque tous les Fragments de Comédieitalienne, etc.) datent de ma vingtième année. Toutes ne sont quela vaine écume d'une vie agitée, mais qui maintenant se calme.Puisse-t-elle être un jour assez limpide pour que les Muses daignents'y mirer et qu'on voie courir à la surface le reflet de leurssourires et de leurs danses.

Je vous donne ce livre. Vous êtes, hélas! le seul de mes amis dontil n'ait pas à redouter les critiques. J'ai au moins la confiance quenulle part la liberté du ton ne vous y eût choqué. Je n'ai jamaispeint l'immoralité que chez des êtres d'une conscience délicate.Aussi, trop faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouirpleinement dans le mal, ne connaissant que la souffrance, je n'aipu parler d'eux qu'avec une pitié trop sincère pour qu'elle nepurifiât pas ces petits essais. Que l'ami véritable, le Maître illustreet bien-aimé qui leur ont ajouté, l'un la poésie de sa musique,l'autre la musique de son incomparable poésie, que M. Darluaussi, le grand philosophe dont la parole inspirée, plus sûre dedurer qu'un écrit, a, en moi comme en tant d'autres, engendréla pensée, me pardonnent d'avoir réservé pour vous ce gage dernierd'affection, se souvenant qu'aucun vivant, si grand soit-il ou sicher, ne doit être honoré qu'après un mort.

Juillet 1894.

La mort de Baldassare Silvande

Vicomte de Sylvanie

I

«Apollon gardait les troupeaux d'Admète,disent les poètes; chaque homme aussi estun dieu déguisé qui contrerait le fou.»

(EMERSON.)

—Monsieur Alexis, ne pleurez pas comme cela, M. levicomte de Sylvanie va peut-être vous donner un cheval.

—Un grand cheval, Beppo, ou un poney?

—Peut-être un grand cheval comme celui de M. Cardenio.Mais ne pleurez donc pus comme cela... le jour devos treize ans!

L'espoir de recevoir un cheval et le souvenir qu'il avaittreize ans firent briller, à travers les larmes, les yeuxd'Alexis. Mais il n'était pas consolé puisqu'il fallait allervoir son oncle Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie.Certes, depuis le jour où il avait entendu dire que la maladiede son oncle était inguérissable, Alexis l'avait vu plusieursfois. Mais depuis, tout avait bien changé. Baldassares'était rendu compte de son mal et savait maintenant qu'ilavait au plus trois ans à vivre. Alexis, sans comprendred'ailleurs comment cette certitude n'avait pas tué de chagrinou rendu fou son oncle, se sentait incapable de supporter ladouleur de le voir. Persuadé qu'il allait lui parler de sa finprochaine, il ne se croyait pas la force, non seulement dele consoler, mais même de retenir ses sanglots. Il avaittoujours adoré son oncle, le plus grand, le plus beau, leplus jeune, le plus vif, le plus doux de ses parents. Ilaimait ses yeux gris, ses moustaches blondes, ses genoux,lieu profond et doux de plaisir et de refuge quand il étaitplus petit, et qui lui semblaient alors inaccessibles commeune citadelle, amusants comme des chevaux de

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