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L'Afrique aux Noirs

L'Afrique aux Noirs
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Author: Otlet Paul
Title: L'Afrique aux Noirs
Release Date: 2019-02-04
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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L’AFRIQUE AUX NOIRS


PAUL OTLET

L’AFRIQUE AUX NOIRS

BRUXELLES
FERDINAND LARCIER, ÉDITEUR
1888

[Pg 5]

L’AFRIQUE AUX NOIRS

Parmi les multiples faits divers quiencombrent quotidiennement les colonnesde nos journaux, nous pouvionslire, il y a quelques jours, les lignes suivantes:

LE MOÏSE NOIR

«Les journaux américains racontentqu’un grand émoi règne actuellementdans le monde noir de l’Amérique. Ilvient de paraître un prédicateur se[Pg 6]donnant pour le Moïse noir qui doitsauver les nègres de l’Afrique et ramenerceux du Nouveau-Monde dansleur ancienne patrie. Ce mahdi américainse nomme tout simplementGilles Moss; il habite Evansville, dansl’Indiana, il est âgé de 62 ans, etjusqu’à la guerre de sécession il étaitesclave. Bon orateur, Gilles s’estacquis une grande réputation desagesse parmi tous les noirs des États-Unis,et comme les blancs eux-mêmesont reconnu ses mérites, son renoms’est rapidement établi. Il conjure lesnoirs de se tenir prêts à s’embarquerpour aller brûler les faux dieux del’Afrique et convertir les cannibalesau christianisme; il tonne chaquedimanche du haut de la chaire et, letélégraphe aidant, tous les prédicateursnoirs de l’Union acclament d’enthousiasme[Pg 7]le prophète d’Evansville.Déjà des milliers d’hommes et defemmes se dirigent vers l’Indiana, et,dans le Nord, les familles noires mettenten ordre leurs affaires pour êtreprêtes à partir pour l’Afrique au premiersignal.»

Ce fait doit avoir pour nous plus quela valeur d’un simple fait divers. Il noussemble assez important pour être tiré del’oubli où il est tombé.

Ainsi donc les nègres d’Amérique seréveillent. Un Moïse noir s’est élevé aumilieu d’eux, prêchant non la guerresainte, mais un patriotique retour versle sol natal.

Pourquoi ce grand mouvement audelà de l’Océan?

Nous savons ce que sont les noirs[Pg 8]d’Amérique: Enlevés au foyer desancêtres par la force et la ruse des marchandsd’esclaves, courbés pendant plusde trois siècles sous le joug des colonsdu Nouveau-Monde, des millions dereprésentants de la race noire ont enfinété appelés à l’émancipation en 1865,après la grande guerre esclavagiste.

Mais l’émancipation ne leur a pasrendu de patrie. Libres aujourd’huisous le gouvernement de ceux qui furentleurs maîtres, ils ne peuvent jouir pleinementde leur liberté; riches, ils nedisposent à leur gré de leurs richesses;égaux en droit devant la constitutionaméricaine, ils ne le seront jamais enfait, devant les orgueilleux Yankees.—Lesemplois du pays, où ils se comptentpar millions, ne sont jamais pour eux;les rangs de la société ne s’ouvrent paspour les recevoir: ils ne rencontrent[Pg 9]partout que dédain, répugnance et froissementsd’amour-propre.

Cette situation nous a été révélée vingtfois par des voyageurs et des journalistesimpartiaux.

Comment s’étonner, dès lors, del’enthousiasme qu’excite le nouveauprophète. Sa voix qui prêche le rapatriementenflamme d’innombrables multitudes:Les nègres d’Amérique, quiaspirent depuis si longtemps après uneterre où ils puissent jouir de leur libertésans subir d’inévitables vexations, sansavoir, comme aux États-Unis, à déplorerleur origine d’affranchis, répondentà l’appel de leur Moïse en demandantà grands cris: «L’Afrique aux noirs!»

Nous, Européens, qui sommes alléscoloniser le sol africain, nous, surtout[Pg 10]Belges, qui avons pris une part directedans l’œuvre civilisatrice du Congo,devons-nous, pouvons-nous assister lesbras croisés au grand mouvement derapatriement qui se dessine au delà del’Atlantique?

L’œuvre du Congo est avant tout uneœuvre humanitaire et chrétienne. Cesont des hommes et des frères qu’il s’agitde relever d’une trop longue déchéancemorale et intellectuelle. C’est aussi touteune fraction de l’humanité qu’il fautappeler au progrès matériel et au développementéconomique.

Cependant, en allant importer d’unepièce sur le territoire africain notrecivilisation si complexe, n’allons-nouspas créer là-bas un formidable antagonismeentre deux états sociaux tropdisparates pour se fusionner? En mettantdirectement en contact le blanc[Pg 11]raffiné et le noir encore sauvage, n’allons-nouspas nuire plutôt qu’être utilesau récent et glorieux avénement ducontinent noir?

L’histoire de toutes les évolutionssociales enseigne qu’il faut se garder deprogrès trop rapides et sans transition;et celle de toutes les colonisations établitque le sang de l’émigrant doit semêler à celui de l’indigène.

Est-ce nous, Européens des paysfroids, qui pouvons satisfaire à cettedouble et impérieuse condition, ou biendevons-nous admettre comme idéal defusion l’intermédiaire d’un troisièmeélément de civilisation moyenne?

La question ainsi posée est résolued’elle-même. Notre rôle en Afrique ànous, gens du Nord, doit se borner àun droit de haute tutelle, à une directiongénérale de son développement[Pg 12]matériel et moral; et, comme conséquence,à l’établissement d’utiles relationscommerciales.

Mais, en ce qui concerne les rapportsdirects avec les noirs, c’est-à-dire tout cequi touche à leur vie politique et socialequ’il s’agit d’organiser et de faire progresser,c’est par l’élément nègre lui-même,guidé par les Européens, quedoit se faire cette œuvre de régénération.

Notre principe donc en cette matièredoit être: «L’Afrique aux noirs.»

Aujourd’hui, s’il faut en croire lesdernières nouvelles, les circonstancesviendraient faciliter au plus haut pointla réalisation d’un tel programme.

Il existe dans les États de l’Amériquedes millions de nègres déjà christianisés,habitués au travail régulier et faits à[Pg 13]toutes les exigences d’une civilisationavancée. Ces nègres pour la plupart sontinstruits; beaucoup sont dans une enviableaisance ou même disposent de fortscapitaux dus à leur travail intelligent. Ilsont vécu au sein d’une nation leur donnanttous les jours les plus rares leçonsde la liberté politique et de l’industrialismemoderne.

Et voilà qu’au lendemain de leurémancipation, ces nègres veulent acheverd’obtenir dans les rangs de l’humanité laplace qui leur revient de droit. Librespar le fait d’autrui, d’eux-mêmes ilsaspirent maintenant à se fixer dans unterritoire qui soit à eux et ils redemandentleur ancienne patrie.

A nous de favoriser ces légitimes aspirations.

Que le vaste État indépendant duCongo ouvre ses portes à ces citoyens[Pg 14]américains qui sont ses enfants: ilsconstituent le meilleur élément moyende fusion entre la barbarie africaine etla civilisation européenne; qu’il leurdemande d’aller achever, sous la tutelledu souverain que l’Europe a choisi,l’œuvre considérable de l’organisationpolitique, sociale et matérielle de cesimmenses contrées.

Là, sous la garantie de l’Europe, lesnoirs d’Amérique trouveront la libertéet la nationalité qu’ils souhaitent. Unefois transplantés dans un climat quileur convient, sur un sol qui est le leur,avec, pour les aider, des populationsissues du même sang, ces nègres aurontvite fait de couvrir de plantations lesriches vallées du Congo et du Kassaï,de relier par des voies ferrées les principalessources de production, de créer desports nouveaux. Ils auront bientôt mis[Pg 15]fin eux-mêmes aux misères de l’esclavage,organisé la défense du territoire,assaini le pays, ouvert une riche régionaux entreprises européennes. Et, sebasant sur le rapide essort qu’ont prisles États-Unis depuis cent ans, il n’y aguère d’exagération à affirmer qu’avantun siècle Boma, Léopoldville et Bananapuissent devenir les New-York, les Chicagoet les Washington du continentafricain.

Il y a quelques mois, résumant sesimpressions sur la situation du Congo etl’avenir auquel peut prétendre ce pays,un de nos compatriotes voyageurs émettaitcette idée:

«Il faudrait, disait-il, que l’on envoieen Europe un certain nombre de jeunesCongolais, afin d’y recevoir une éducation[Pg 16]complète et spéciale. Avec le goûtdu travail, le vif sentiment de sa nécessitédevrait leur être inculqué. Du doigt,pour ainsi dire, ils devraient toucher lesbienfaits de notre civilisation, de façonà en conserver des traces indélébiles.On les renverrait ensuite là-bas, età leur tour ils deviendraient les initiateursde leurs compatriotes. Auprès deceux-ci ils sauront toujours mieux remplirce rôle que quiconque d’entre nous».

Quand on réfléchit sur les principesmêmes de l’éducation on comprend toutela vérité pratique de ces paroles.

L’histoire et les faits contemporainssont là du reste pour les appuyer de leurautorité.

Les Russes n’ont pu se mettre au niveaudes autres peuples qu’en envoyant pendantde longues années un certainnombre de jeunes gens en Allemagne et[Pg 17]même en France, pour y puiser lesprincipes d’une éducation supérieure, quipût réagir après coup sur les grandesmasses du pays,—et de nos jours encorenos écoles officielles comptent de nombreuxétrangers, Serbes, Roumains, Brésiliens,Argentins, Japonnais même, tousenvoyés par leur gouvernement à seulefin de s’initier à nos mœurs et à nosidées occidentales.

La proposition de notre compatriotea donc pour elle de sûrs garants. Maisavant de porter des fruits, que de sacrificesd’argent et de temps n’exigerait-ellepas?

Ces mêmes avantages, à peu de frais etde suite, une nombreuse génération denoirs américains est prête à les réaliser.

L’Afrique aux noirs! Telle donc l’œuvre[Pg 18]à laquelle il nous faut travailler.

A Léopold II de faire entendre denouveau sa parole, à lui de prendrel’initiative de ce rapatriement des nègresaméricains. Qu’il se mette en relationavec le Moïse noir, qu’il fasse offrir desterres et des positions à ceux qu’enthousiasmela parole de ce nouveau prophète,et qu’ainsi notre Roi achèveglorieusement la noble tâche qu’il s’estproposée: appeler à la civilisation lecontinent africain.

Rendre l’Afrique aux noirs!

Cette œuvre est digne d’un cœurd’homme et de chrétien, digne aussi dusouverain éclairé d’un peuple libre ettravailleur.


28 juillet 1888.

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FERDINAND LARCIER
A BRUXELLES
le 2 août MDCCCLXXXVIII.



		
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