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L'Île Des Pingouins

L'Île Des Pingouins
Title: L'Île Des Pingouins
Release Date: 2005-07-01
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 24 March 2019
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The Project Gutenberg EBook of L'Île Des Pingouins, by Anatole France

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Title: L'Île Des Pingouins

Author: Anatole France

Posting Date: March 2, 2011 [EBook #8524]Release Date: July, 2005[This file was first posted on July 19, 2003]

Language: French

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE DES PINGOUINS ***

Produced by Juliet Sutherland, Tonya Allen, Charles Franksand the Online Distributed Proofreading Team.

ANATOLE FRANCE

DE L'ACADEMIE FRANÇAISE
L'ILE DES PINGOUINS
PARIS

1908

PRÉFACE

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, mavie n'a qu'un objet. Elle est tendue tout entière vers l'accomplissementd'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins. J'y travailleassidument, sans me laisser rebuter par des difficultés fréquentes etqui, parfois, semblent insurmontables.

J'ai creusé la terre pour y découvrir les monuments ensevelis de cepeuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai étudiéles pierres qu'on peut considérer comme les annales primitives desPingouins. J'ai fouillé sur le rivage de l'océan un tumulus inviolé; j'yai trouvé, selon la coutume, des haches de silex, des épées de bronze,des monnaies romaines et une pièce de vingt sous à l'effigie de Louis-Philippe 1er, roi des Français.

Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux dumonastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvaid'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source del'histoire pingouine dans le haut moyen âge.

Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et nonplus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On nesait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarrasde l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un faitn'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoupd'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sontrapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sonttoujours contradictoires et toujours inconciliables.

Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à unautre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pourl'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincrecette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte quenous présentons constamment les faits d'une manière intéressée oufrivole.

J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de monpays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composerl'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrentavec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivonsl'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'undocument, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions lestextes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. Lalettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; lesidées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrirel'histoire: il faut avoir de l'imagination.»

Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres enpaléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jourqu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plusabattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:

«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrementdisparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales.Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me dirontpas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.

Cette idée releva mon courage.

Le lendemain (comme on dit, ou l'en demain, comme on devraitdire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.

—Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votreexpérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et jen'arrive à rien.

Il me répondit en haussant les épaules:

—À quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, etpourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'à copier les plusconnues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idéeoriginale, si vous présentez les hommes et les choses sous un aspectinattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas à êtresurpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'ilsait déjà. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilieret le fâcher. Ne tentez pas de l'éclairer, il criera que vous insultez àses croyances.

»Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'épargnent ainsi dela fatigue et évitent de paraître outrecuidants. Imitez-les et ne soyezpas original. Un historien original est l'objet de la défiance, dumépris et du dégoût universels.

»Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considéré, honorécomme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautés?Et qu'est-ce que les nouveautés? Des impertinences.

Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il merappela:

—Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, nenégligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposentles sociétés: le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, etspécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre.Affirmez, monsieur, que les origines de la propriété, de la noblesse, dela gendarmerie seront traitées dans votre histoire avec tout le respectque méritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez lesurnaturel quand il se présente. À cette condition, vous réussirez dansla bonne compagnie.

J'ai médité ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grandcompte.

Je n'ai pas à considérer ici les pingouins avant leur métamorphose. Ilsne commencent à m'appartenir qu'au moment où ils sortent de la zoologiepour entrer dans l'histoire et dans la théologie. Ce sont bien despingouins que le grand saint Maël changea en hommes, encore faut-il s'enexpliquer, car aujourd'hui le terme pourrait prêter à la confusion.

Nous appelons pingouin, en français, un oiseau des régions arctiquesappartenant à la famille des alcidés; nous appelons manchot le type dessphéniscidés, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple,M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la Belgica [Note:G. Lecointe, Au pays des manchots. Bruxelles, 1904, in-8°.]: «Detous les oiseaux qui peuplent le détroit de Gerlache, dit-il, lesmanchots sont certes les plus intéressants. Ils sont parfois désignés,mais improprement, sous le nom de pingouins du sud.» Le docteur J.-B.Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sontces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donnepour raison qu'ils reçurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au capMagellan, le nom de pinguinos, à cause sans doute de leurgraisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comments'appelleront désormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nousle dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquiéter le moins du monde[Note: J.-B. Charcot, Journal de l'expédition antarctiquefrançaise 1903, 1905. Paris, in-8°.].

Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est àquoi il faut consentir.

En les faisant connaître il s'est acquis le droit de les nommer. Dumoins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins.Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et lesarctiques, les alcidés ou vieux pingouins et les sphéniscidés ou anciensmanchots. Cela embarrassera peut-être les ornithologistes soucieux dedécrire et de classer les palmipèdes; ils se demanderont, sans doute, sivraiment un même nom convient à deux familles qui sont aux deux pôlesl'une de l'autre et diffèrent par plusieurs endroits, notamment le bec,les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fortbien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B.Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblancesapparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-là sefont remarquer par un air grave et placide, une dignité comique, unefamiliarité confiante, une bonhomie narquoise, des façons à la foisgauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondantsen discours, avides de spectacles, occupés des affaires publiques et,peut-être, un peu jaloux des supériorités.

Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux,mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantéesun peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même,le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi dignefaçon et leur bec sublime (os sublime) n'est pas la moindre causede l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes.

* * * * *

Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de lavieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont lesouvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causeset les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend quecette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et quel'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et ilpourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoiredes conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telleépoque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cettehistoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affecteral'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle abesoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici cheztous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possibleque les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une tellehistoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours secontenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'unsemblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi dunarrateur.

Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissude crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de laPingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre desparties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour.

Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot lePhilosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs queje reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:

«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniersDraconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les clochesdes vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'unchêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à unenfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle,assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour.

»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien dupain et du lait.

»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:

»—Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il.
Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.

»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur samusette.

»—Quel est cet air si vif? demanda Gratien.

»—C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, répondit le paysan.Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que deparler. Nous sommes tous de bons Pingouins.

»—Vous n'aimez pas les Marsouins?

»—Nous les haïssons.

»—Pour quelle raison les haïssez-vous?

»—Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des
Pingouins?

»—Sans doute.

»—Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haïssent les Marsouins.

»—Est-ce une raison?

»—Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui toucheau mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Après luimes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autreversant de la vallée, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a danscette étroite vallée, fermée de toutes parts, que ce village et le mien:ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face,ils échangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouinsne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce quec'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'échappentde ma poitrine: «Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!»

Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuplesdu monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis enquelques années ils

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