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Comme il vous plaira

Comme il vous plaira
Title: Comme il vous plaira
Release Date: 2006-04-13
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 4

Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.

Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1863

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COMME IL VOUS PLAIRA

COMÉDIE


NOTICE
SUR
COMME IL VOUS PLAIRA


Après avoir vu dans Timon d'Athènes un misanthrope farouche,qui fuit dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes etd'entretenir la haine qu'il leur a jurée, nous allons faire connaissanceavec un ami de la solitude, d'une mélancolie plus douce, quise permet quelques traits de satire, mais qui plus souvent se contentede la plainte, et critique le monde, inspiré par le seul regretde ne l'avoir pas trouvé meilleur. Retiré dans les bois pour y rêverau doux murmure des ruisseaux et au bruissement du feuillage,Jacques pourrait dire de lui-même comme un poëte de nos jours quioublie de temps en temps ses sombres dédains:

I love not man the less, but nature more.

(CHILDE HAROLD, chant IV.)

Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.

Jacques a jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désabuséde toutes ses vanités: c'est un personnage tout à fait contemplatif;il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophesnonchalants; sa seule passion, c'est la pensée.

Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dansla forêt des Ardennes, autour du duc exilé, une espèce de cour arcadienne,dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait étésans doute heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goûtpastoral, il voulait se métamorphoser en berger Quichotis et fairede son écuyer le berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ontconservé quelque chose de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergèresnous charment les unes par la vérité de leurs moeurs champêtres,et les autres par le mélange de ces moeurs qu'elles ont adoptées,et de cet esprit cultivé qu'elles doivent à leurs premières habitudes.Peut-être trouvera-t-on que Rosalinde, dans la liberté de son langage,profite un peu trop du privilége du costume qui cache sonsexe; mais elle aime de si bonne foi, et en même temps avec unegaieté si piquante; le dévouement de son amitié l'ennoblit tellementà nos yeux, sa coquetterie est si franche et si spirituelle, son caquetageest presque toujours si aimable qu'on se sent disposé à lui toutpardonner. Célie, plus silencieuse et plus tendre, forme avec elle unheureux contraste.

L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dansSylvius et la dédaigneuse Phébé.

Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'estpas l'amoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit lapaysanne la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies surle mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est leseul qu'aucune illusion n'abuse.

Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements:on y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal, la pièce sembleinspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariageset la conversion subite du duc usurpateur qui forment une espècede dénoûment vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennesdans les habitudes de la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'estpas dans un caprice morose, mais parce qu'il y a dans ce caractèreinsouciant et rêveur un besoin de pensées, et peut-être même de regretsvagues, qu'il espère retrouver encore auprès du duc Frédéric,devenu à son tour un solitaire.

On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fêtegénérale, que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montrepas le vieux Adam, ce fidèle serviteur, ce véritable ami d'Orlando,si touchant par son dévouement, ses larmes généreuses et sa noblesincérité.

La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvellepastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps deShakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince.Les emprunts que le poëte a faits au romancier sont assez nombreux;mais le caractère de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audreysont de l'invention de Shakspeare.

Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite lacomédie de Comme il vous plaira; c'est une de celles qui ont le plusenrichi les recueils d'extraits élégants; on y remarquera le fameuxtableau de la vie humaine: Le monde est un théâtre, etc., etc.



COMME IL VOUS PLAIRA

COMÉDIE


PERSONNAGES

LE DUC, vivant dans l'exil.

FRÉDÉRIC, frère du duc, et usurpateur de son duché.

AMIENS,    } seigneurs qui ont suivi

JACQUES,} le duc dans son exil.

LE BEAU, courtisan à la suite de Frédéric.

CHARLES, son lutteur.

OLIVIER,        }

JACQUES,    }fils de sir Rowland des

ORLANDO,    }Bois.

ADAM,      }serviteurs d'Olivier.

DENNIS,   }

TOUCHSTONE, paysan bouffon.

SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.

CORIN,     }

SYLVIUS, }bergers.

WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.

PERSONNAGE REPRÉSENTANT L'HYMEN.

ROSALINDE, fille du duc exilé.

CÉLIE, fille de Frédéric.

PHÉBÉ, bergère.

AUDREY, jeune villageoise.

SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,

PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.

La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier,ensuite en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans laforêt des Ardennes.



ACTE PREMIER


SCÈNE I

Verger, près de la maison d'Olivier.

Entrent ORLANDO ET ADAM.


ORLANDO.—Je me rappelle bien, Adam; tel a été monlegs, une misérable somme de mille écus dans son testament;et, comme tu dis, il a chargé mon frère, souspeine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà lacause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques àl'école, et la renommée parle magnifiquement de sesprogrès. Pour moi, il m'entretient au logis en paysan,ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun entretien;car peut-on appeler entretien pour un gentilhommede ma naissance, un traitement qui ne diffèreen aucune façon de celui des boeufs à l'étable? Ses chevauxsont mieux traités; car, outre qu'ils sont très-biennourris, on les dresse au manége; et à cette fin on payebien cher des écuyers: moi, qui suis son frère, je negagne sous sa tutelle que de la croissance: et pour celales animaux qui vivent sur les fumiers de la basse-courlui sont aussi obligés que moi; et pour ce néant qu'ilme prodigue si libéralement, sa conduite à mon égardme fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de lanature. Il me fait manger avec ses valets; il m'interditla place d'un frère, et il dégrade autant qu'il est en luima distinction naturelle par mon éducation. C'est là,Adam, ce qui m'afflige. Mais l'âme de mon père, qui est,je crois, en moi, commence à se révolter contre cetteservitude. Non, je ne l'endurerai pas plus longtemps,quoique je ne connaisse pas encore d'expédient raisonnableet sûr pour m'y soustraire.

(Olivier survient.)

ADAM.—Voilà votre frère, mon maître, qui vient.

ORLANDO.—Tiens-toi à l'écart, Adam, et tu entendrascomme il va me secouer.

OLIVIER.—Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?

ORLANDO.—Rien: on ne m'apprend point à faire quelquechose.

OLIVIER.—Que gâtez-vous alors, monsieur?

ORLANDO.—Vraiment, monsieur, je vous aide à gâterce que Dieu a fait, votre pauvre misérable frère, à forced'oisiveté.

OLIVIER.—Que diable! monsieur occupez-vous mieux,et en attendant soyez un zéro.

ORLANDO.—Irai-je garder vos pourceaux et manger descarouges avec eux? Quelle portion de patrimoine ai-jefollement dépensée, pour en être réduit à une telledétresse?

OLIVIER.—Savez-vous où vous êtes, monsieur?

ORLANDO.—Oh! très-bien, monsieur: je suis ici dansvotre verger.

OLIVIER.—Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?

ORLANDO.—Oui, je le sais mieux que celui devant quije suis ne sait me connaître. Je sais que vous êtes monfrère aîné; et, selon les droits du sang, vous devriez meconnaître sous ce rapport. La coutume des nations veutque vous soyez plus que moi, parce que vous êtes néavant moi: mais cette tradition ne me ravit pas monsang, y eût-il vingt frères entre nous. J'ai en moi autantde mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant venuavant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.

OLIVIER.—Que dites-vous, mon garçon?

ORLANDO.—Allons, allons, frère aîné, quant à celavous êtes trop jeune.

OLIVIER.—Vilain1, veux-tu mettre la main sur moi?

Note 1: (retour)

Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frèreslui donnent chacun un sens différent.

ORLANDO.—Je ne suis point un vilain: je suis le plusjeune des fils du chevalier Rowland des Bois; il étaitmon père, et il est trois fois vilain celui qui dit qu'un telpère engendra des vilains.—Si tu n'étais pas mon frère,je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autrene t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tut'es insulté toi-même.

ADAM.—Mes chers maîtres, soyez patients: au nom dusouvenir de votre père, soyez d'accord.

OLIVIER.—Lâche-moi, te dis-je.

ORLANDO.—Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.—Ilfaut que vous m'écoutiez. Mon père vous a chargé,par son testament, de me donner une bonne éducation,et vous m'avez élevé comme un paysan, en cherchant àobscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gentilhomme.L'âme de mon père grandit en moi, et je nele souffrirai pas plus longtemps. Permettez-moi donc lesexercices qui conviennent à un gentilhomme, ou biendonnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par sontestament, et avec cela j'irai chercher fortune.

OLIVIER.—Et que voulez-vous faire? Mendier, sansdoute, après que vous aurez tout dépensé? Allons, soit,monsieur; venez; entrez. Je ne veux plus être chargé devous: vous aurez une partie de ce que vous demandez.Laissez-moi aller, je vous prie.

ORLANDO.—Je ne veux point vous offenser au delà dece que mon intérêt exige.

OLIVIER.—Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.

ADAM.—Vieux chien: c'est donc là ma récompense!—Vousavez bien raison, car j'ai perdu mes dents à votreservice. Dieu soit avec l'âme de mon vieux maître! Iln'aurait jamais dit un mot pareil.

(Orlando et Adam sortent.)

OLIVIER.—Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous àprendre ce ton? Je remédierai à votre insolence, etpourtant je ne vous donnerai pas mille écus.—Holà,Dennis!

(Dennis se présente.)

DENNIS.—Monsieur m'appelle-t-il?

OLIVIER.—Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venuici pour me parler?

DENNIS.—Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et ildemande même avec importunité à être introduit auprèsde vous.

OLIVIER.—Fais-le entrer. (Dennis sort.) Ce sera unexcellent moyen; c'est demain que la lutte doit se faire.

(Entre Charles.)

CHARLES.—Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.

OLIVIER.—Mon bon monsieur Charles, quelles nouvellesnouvelles y a-t-il à la nouvelle cour?

CHARLES.—Il n'y a de nouvelles à la cour que lesvieilles nouvelles de la cour, monsieur; c'est-à-dire quele vieux duc est banni par son jeune frère le nouveauduc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont attachés,se sont exilés volontairement avec lui; leurs terres etleurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui faitqu'il consent volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.

OLIVIER.—Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, estbannie avec son père?

CHARLES.—Oh! non, monsieur; car sa cousine, la filledu duc, l'aime à un tel point (ayant été élevées ensembledepuis le berceau), qu'elle l'aurait suivie dans son exil,ou serait morte de douleur, si elle n'avait pu la suivre.Elle est à la cour, où son oncle l'aime autant que sapropre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent commeelles s'aiment.

OLIVIER.—Où doit vivre le vieux duc?

CHARLES.—On dit qu'il est déjà dans la forêt desArdennes, et qu'il a avec lui plusieurs braves seigneursqui vivent là comme le vieux Robin Hood d'Angleterre:on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes s'empressenttous les jours auprès de lui, et qu'ils passentles jours sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.

OLIVIER.—Ne devez-vous pas lutter demain devant lenouveau duc?

CHARLES.—Oui vraiment, monsieur, et je viens vousfaire part d'une chose. On m'a donné secrètement àentendre, monsieur, que votre jeune frère Orlando avaitenvie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain,monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui quim'échappera sans avoir quelque membre cassé, il faudraqu'il se batte bien. Votre frère est jeune et délicat,et je ne voudrais pas, par considération pour vous, luifaire aucun mal; ce que je serai cependant forcé de fairepour mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affectionque j'ai pour vous m'engage à vous en prévenir,afin que vous tâchiez de le dissuader de son projet, ouque vous consentiez à supporter de bonne grâce le malheurauquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-même,et tout à fait contre mon inclination.

OLIVIER.—Je te remercie, Charles, de l'amitié que tuas pour moi, et tu verras que je t'en prouverai mareconnaissance. J'avais déjà été averti du dessein demon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncerà cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles,que c'est le jeune homme le plus entêté qu'il y ait enFrance, rempli

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