» » » Contes merveilleux, Tome I

Contes merveilleux, Tome I

Contes merveilleux, Tome I
Title: Contes merveilleux, Tome I
Release Date: 2006-04-24
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
Count views: 53
Read book
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 31

Hans Christian Andersen

CONTES MERVEILLEUX

Tome I

Table des matières

L'aiguille à repriser
Les amours d'un faux col
Les aventures du chardon
La bergère et le ramoneur
Le bisaïeul
Le bonhomme de neige
Bonne humeur
Le briquet
Ce que le Père fait est bien fait
Chacun et chaque chose à sa place.
Le chanvre
Cinq dans une cosse de pois
La cloche
Le compagnon de route
Le concours de saut
Le coq de poulailler et le coq de girouette
Les coureurs
Le crapaud
Les cygnes sauvages
Le dernier rêve du chêne
L'escargot et le rosier
La fée du sureau
Les fleurs de la petite Ida
Le goulot de la bouteille
Grand Claus et petit Claus
Les habits neufs du grand-duc
Hans le balourd
L'heureuse famille
Le jardinier et ses maîtres
La malle volante
Le montreur de marionnettes
Une semaine du petit elfe Ferme-l'œil
   Lundi
   Mardi
   Mercredi
   Jeudi
   Vendredi
   Samedi
   Dimanche

L'aiguille à repriser

Il y avait un jour une aiguille à repriser: elle se trouvait elle-mêmesi fine qu'elle s'imaginait être une aiguille à coudre.

«Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosseaiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber;car, si je tombe par terre, je suis sûre qu'on ne me retrouvera jamais.Je suis si fine!

—Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

—Regardez un peu; j'arrive avec ma suite», dit la grosse aiguille entirant après elle un long fil; mais le fil n'avait point de nœud.

Les doigts dirigèrent l'aiguille vers la pantoufle de la cuisinière: lecuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait leraccommoder.

«Quel travail grossier! dit l'aiguille; jamais je ne pourraitraverser: je me brise, je me brise». Et en effet elle se brisa.»Nel'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; je suis trop fine.

—Elle ne vaut plus rien maintenant», dirent les doigts. Pourtant ilsla tenaient toujours. La cuisinière lui fit une tête de cire, et s'enservit pour attacher son fichu.

«Me voilà devenue broche! dit l'aiguille. Je savais bien quej'arriverais à de grands honneurs. Lorsqu'on est quelque chose, on nepeut manquer de devenir quelque chose.»

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d'un carrossed'apparat, et elle regardait de tous côtés.

«Oserai-je vous demander si vous êtes d'or? dit l'épingle sa voisine.Vous avez un bel extérieur et une tête extraordinaire! Seulement, elleest un peu trop petite; faites des efforts pour qu'elle devienne plusgrosse, afin de n'avoir pas plus besoin de cire que les autres.»

Et là-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tête,qu'elle tomba du fichu dans l'évier que la cuisinière était en train delaver.

«Je vais donc voyager, dit l'aiguille; pourvu que je ne me perde pas!»

Elle se perdit en effet.

«Je suis trop fine pour ce monde-là! dit-elle pendant qu'elle gisaitsur l'évier. Mais je sais ce que je suis, et c'est toujours une petitesatisfaction.»

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passèrent au-dessus d'elle en nageant, des brinsde bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

«Regardez un peu comme tout ça nage! dit-elle. Ils ne savent passeulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d'eux: c'est moipourtant! Voilà un brin de bois qui passe; il ne pense à rien au mondequ'à lui-même, à un brin de bois!... Tiens, voilà une paille qui voyage!Comme elle tourne, comme elle s'agite! Ne va donc pas ainsi sansfaire attention; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceaude journal! Comme il se pavane! Cependant il y a longtemps qu'on aoublié ce qu'il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille; jesais ma valeur et je la garderai toujours.»

Un jour, elle sentit quelque chose à côté d'elle, quelque chose quiavait un éclat magnifique, et que l'aiguille prit pour un diamant.C'était un tesson de bouteille. L'aiguille lui adressa la parole, parcequ'il luisait et se présentait comme une broche.

«Vous êtes sans doute un diamant?

—Quelque chose d'approchant.»

Et alors chacun d'eux fut persuadé que l'autre était d'un grand prix. Etleur conversation roula principalement sur l'orgueil qui règne dans lemonde.

«J'ai habité une boîte qui appartenait à une demoiselle, ditl'aiguille. Cette demoiselle était cuisinière. À chaque main elle avaitcinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prétentieux et d'aussifier que ces doigts; et cependant ils n'étaient faits que pour mesortir de la boîte et pour m'y remettre.

—Ces doigts-là étaient-ils nobles de naissance? demanda le tesson.

—Nobles! reprit l'aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinqfrères... et tous étaient nés... doigts! Ils se tenaientorgueilleusement l'un à côté de l'autre, quoique de différente longueur.Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait à l'écart; commeil n'avait qu'une articulation, il ne pouvait s'incliner qu'en un seulendroit; mais il disait toujours que, si un homme l'avait une foisperdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigtgoûtait des confitures et aussi de la moutarde; il montrait le soleilet la lune, et c'était lui qui appuyait sur la plume lorsqu'on voulaitécrire. Le troisième regardait par-dessus les épaules de tous lesautres. Le quatrième portait une ceinture d'or, et le petit dernier nefaisait rien du tout: aussi en était-il extraordinairement fier. On netrouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de laforfanterie: aussi je les ai quittés.

À ce moment, on versa de l'eau dans l'évier. L'eau coula par-dessus lesbords et les entraîna.

«Voilà que nous avançons enfin!» dit l'aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l'aiguille s'arrêta dans le ruisseau.»Là! je ne bouge plus; je suis trop fine; mais j'ai bien droit d'enêtre fière!»

Effectivement, elle resta là tout entière à ses grandes pensées.

«Je finirai par croire que je suis née d'un rayon de soleil, tant jesuis fine! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercherjusque dans l'eau. Mais je suis si fine que ma mère ne peut pas metrouver. Si encore j'avais l'œil qu'on m'a enlevé, je pourrais pleurerdu moins! Non, je ne voudrais pas pleurer: ce n'est pas digne de moi!»

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaientde vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travailn'était pas ragoûtant; mais que voulez-vous? Ils y trouvaient leurplaisir, et chacun prend le sien où il le trouve.

«Oh! la, la! s'écria l'un d'eux en se piquant à l'aiguille. En voilàune gueuse!

—Je ne suis pas une gueuse; je suis une demoiselle distinguée», ditl'aiguille.

Mais personne ne l'entendait. En attendant, la cire s'était détachée, etl'aiguille était redevenue noire des pieds à la tête; mais le noir faitparaître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine quejamais.

«Voilà une coque d'œuf qui arrive», dirent les gamins; et ilsattachèrent l'aiguille à la coque.

«À la bonne heure! dit-elle; maintenant je dois faire de l'effet,puisque je suis noire et que les murailles qui m'entourent sont toutesblanches. On m'aperçoit, au moins! Pourvu que je n'attrape pas le malde mer; cela me briserait.» Elle n'eut pas le mal de mer et ne futpoint brisée.

«Quelle chance d'avoir un ventre d'acier quand on voyage sur mer!C'est par là que je vaux mieux qu'un homme. Qui peut se flatter d'avoirun ventre pareil? Plus on est fin, moins on est exposé.»

Crac! fit la coque. C'est une voiture de roulier qui passait sur elle.

«Ciel! Que je me sens oppressée! dit l'aiguille; je crois que j'aile mal de mer: je suis toute brisée.»

Elle ne l'était pas, quoique la voiture eût passé sur elle. Elle gisaitcomme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu'elle yreste!


Les amours d'un faux col

Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier secomposait d'un tire-botte et d'une brosse à cheveux.—Mais il avait leplus beau faux col qu'on eût jamais vu. Ce faux col était parvenu àl'âge où l'on peut raisonnablement penser au mariage; et un jour, parhasard, il se trouva dans le cuvier à lessive en compagnie d'unejarretière. «Mille boutons! s'écria-t-il, jamais je n'ai rien vud'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demandervotre nom?

—Que vous importe, répondit la jarretière.

—Je serais bien heureux de savoir où vous demeurez.» Mais lajarretière, fort réservée de sa nature, ne jugea pas à propos derépondre à une question si indiscrète. «Vous êtes, je suppose, uneespèce de ceinture? continua sans se déconcerter le faux col, et je necrains pas d'affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes envous aux grâces les plus séduisantes.

—Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous enavoir donné le prétexte en aucune façon.

—Ah! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, lesprétextes ne manquent jamais. On n'a pas besoin de se battre les flancs:on est tout de suite inspiré, entraîné.

—Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vosimportunités.

—Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fièrement le faux col; jepossède un tire-botte et une brosse à cheveux.» Il mentait impudemment:car c'était à son maître que ces objets appartenaient; mais il savaitqu'il est toujours bon de se vanter.

«Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretière, je ne suis pashabituée à de pareilles manières.

—Eh bien! vous n'êtes qu'une prude!» lui dit le faux col qui voulutavoir le dernier mot. Bientôt après on les tira l'un et l'autre de lalessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfinplacés sur la planche de la repasseuse. La patine à repasser arriva[1].«Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranimé: je sensen moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu.Daignez, de grâce, en m'acceptant pour époux, me permettre de vousconsacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

—Imbécile!» dit la machine en passant sur le faux col avec lamajestueuse impétuosité d'une locomotive qui entraîne des wagons sur lechemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, unepaire de ciseaux se présenta pour l'émonder.

«Oh! lui dit le faux col, vous devez être une première danseuse;quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes! Jamais je n'airien vu de plus charmant; aucun homme ne saurait faire ce que vousfaites.

—Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant sonopération.

—Vous mériteriez d'être comtesse; tout ce que je possède, je vousl'offre en vrai gentleman (c'est-à-dire moi, mon tire-botte et ma brosseà cheveux).

—Quelle insolence! s'écria la paire de ciseaux; quelle fatuité!» Etelle fit une entaille si profonde au faux col, qu'elle le mit hors deservice.

«Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m'adresse à la brosse àcheveux.» «Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure; nepensez-vous pas qu'il serait à propos de vous marier?

—Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.

—Fiancée!» s'écria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d'autre objet à qui adresserses hommages, il prit, dès ce moment, le mariage en haine. Quelque tempsaprès, il fut mis dans le sac d'un chiffonnier, et porté chez lefabricant de papier. Là, se trouvait une grande réunion de chiffons, lesfins d'un côté, et les plus communs de l'autre. Tous ils avaientbeaucoup à raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n'y avait pasde plus grand fanfaron. «C'est effrayant combien j'ai eu d'aventures,disait il, et surtout d'aventures d'amour! mais aussi j'étais ungentleman des mieux posés; j'avais même un tire-botte et une brossedont je ne me servais guère. Je n'oublierai jamais ma première passion:c'était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible;quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu'elle alla se jeter dansun baquet plein d'eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui étaitlittéralement tout en feu pour moi; mais je lui trouvais le teint partrop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu'elle en devintnoire comme du charbon. Une première danseuse, véritable démon pour lecaractère emporté, me fit une blessure terrible, parce que je merefusais à l'épouser. Enfin, ma brosse à cheveux s'éprit de moi siéperdument qu'elle en perdit tous ses crins. Oui, j'ai beaucoup vécu;mais ce que je regrette surtout, c'est la jarretière... je veux dire laceinture qui se noya dans le baquet. Hélas! il n'est que trop vrai,j'ai bien des crimes sur la conscience; il est temps que

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 31
Comments (0)
reload, if the code cannot be seen
Free online library ideabooks.net