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Amis

Amis
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Title: Amis
Release Date: 2018-11-10
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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EDMOND HARAUCOURT

AMIS

L'âme n'est qu'une succession deperceptions, un flux rapide, un mouvementperpétuel.

David Hume.

PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11

1887

BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

DU MÊME AUTEUR

L'Ame nue (poésies). . . . . . . . . . . . 1 vol.

Sceaux.—Imprimerie Charaire et fils.

A MON AMI
BENJAMIN CONSTANT
en témoignage
d'affection et de sympathies artistiques

CE LIVRE EST DÉDIÉ

E. H.

AMIS

La demeure de l'oisif est unsépulcre.

Diderot.

Il y a des jours où un homme d'esprit discuteraitpendant une heure sur la peine de mort.

Georges Desreynes était dans ses phases d'éloquence;mais pas un sot à qui parler! Ce messie arriva.

—Vous dérange? Tant pis: j'entre. C'est pressé.

Le jeune Parisien, alors penché vers la table, seretourna; puis, mettant sur sa face un sourire desupériorité bienveillante, il tendit la main au visiteur.

—Eh! qu'avez-vous donc, cher ami?

—Bonjour! Votre domestique m'a dit que monsieurachevait ses malles. Trahison! M'abandonnez!

Le clubiste se jeta sur un fauteuil, croisa ses jambeset se mit à taper, du bout de la canne, la pointe aiguëde ses bottines vernies.

Desreynes était revenu vers la table; et, toujoursdebout, le dos tourné, il continuait à remuer deslettres amoncelées autour du large encrier de bronze.

—Mon Dieu, oui, cher ami, je vous abandonne.

—Quelle mauvaise chance! Oh, mauvaise chance!Figurez-vous que la petite de Semenin, à qui je faisla cour depuis tantôt deux mois, va rester veuve toutle printemps! Pétersbourg: son mari est à Pétersbourg!

—Je vous félicite…

—Pas encore. Mais demain, courses. Elle y sera;l'y rencontrerai, par hasard: c'est promis. Alors,dîner: c'est promis. Mais à une condition: la belleMme Ferronet ne nous quittera pas.—Soit, ai-je dit,et je vous ai annoncé…

—Contez que je suis mort.

—Mais, tout perdu, cher! Raisonnons! Ne recherchiez-vouspas cette belle? Elle vous écoute. Ne vouspardonnera jamais d'avoir manqué à un rendez vousaccepté…

—Par elle…

—Raison de plus! Attendez un jour! Une si bellefemme!

—Bah! une femme nouvelle! Est-ce assez pourchanger les plans d'un galant homme?

Desreynes prenait dans son geste les gravités et leslenteurs d'un homme qui va devenir philosophique;doucement, pour la seconde fois, il se retourna versson hôte, à demi sérieux et ironique à demi.

Il continua, les reins cambrés contre la table, oùses deux pouces restaient posés:

—Vraiment, cher ami, je suis un peu las de toutecette vie. Des femmes, toujours des femmes! C'estbête, à la fin!… De l'amour, en cherchons-nous? Dela beauté, en trouvons-nous? De l'esprit? Celles quien ont sont aussi sottes ou plus que celles qui n'enont pas! De la volupté? La seule dont puisse rêverun raffiné est celle qu'il donne et non celle qu'il reçoit.Or, par une délicate attention de nature, c'est l'uniquechose au monde que les femmes ne soient pascapables de recevoir.

—Exagérez!

—J'exagère parce que je m'ennuie. L'homme quis'ennuie n'a-t-il plus le droit d'être injuste? Lesfemmes m'ont fait tout le bien qu'elles ont pu, j'en aiassez; à un autre! J'ai besoin d'air.

—Prenez un aller et retour… Reviendrez.

—Comme on revient à la morphine, comme lecabotin revient aux planches. Mais la pièce que nousjouons est toujours trop la même; notre comédie avingt comparses et n'a qu'un héros, le mensonge.C'est monotone.

—Mais, pardon, cher. L'amour…

—Poseur, parlez-en donc!… Et puis? Aimer,donner son cœur, n'est-ce pas? Si vous n'aviez qu'unlapin, est-ce que vous le lâcheriez dans un champ oùtout le monde tire des coups de fusil?

—Voyons… on rencontre des… sentiments véritables,des femmes… qui aiment.

—Vous allez me montrer que vous êtes content devous, ce que je sais, quand il faudrait montrer quel'on doit être content d'elles. Parbleu oui, on en rencontrequi sont sincères! Mais votre argument est uncol en papier qui veut prouver une chemise blanche!Vos femmes aimantes sont l'exception. Notez, d'ailleurs,que je constate sans récriminer. Elles mentent,elles font bien, et n'ont rien autre à faire. Ne commençons-nouspoint? Et quand nous ne serions pasles premiers coupables dans ces duos d'hypocrisie,n'auraient-elles pas une suffisante excuse dans la situationqui leur est imposée par les lois et les modes…

—De notre état social. Je comprends…

—Ça ne fait rien.

Il continua sa conférence, en se mirant de loin dansla glace de la cheminée:

—Hormis l'exclusivisme des grandes tendresses,si rares et qui répugnent à l'idée du partage, le vœude la nature était polygamie, parce que son but estl'extrême procréation: le vrai mariage dure le tempsd'une maternité, car le désir s'endort sur un oreillerrefroidi: des religions simples l'ont assez comprispour vouer la femme à la multiplicité des noces,voire même à la prostitution. Mais le mâle, en toutesespèces et surtout dans l'humanité, en touteschoses et surtout en amour, est essentiellementégoïste: ce qu'il possède, il le veut pour lui seul. Nousavions la force, nous avons fait la loi, et la femme,plus faible et plus douce, a subi l'une et l'autre.

Desreynes parlait comme on écrit; tant de gensécrivent comme on parle!

Il était lancé, maintenant, rien ne l'arrêterait.

—Tandis que les Orientaux inventaient des prisonspour y enfermer leurs épouses, les frères d'Occident,moins brutaux et mieux avisés, inventaient la vertu:rien de plus, et c'est là leur trouvaille. La femme endevait être flattée, et le fut. Les premiers domptaientphysiquement, les seconds moralement; nous emmurionsles âmes au lieu de casemater les corps. La prisonportée en soi-même, invention sublime!

«Ceux-là obtinrent des créatures monogames parnécessité, mais qui, dans l'ennui du sérail, se livrentaux derniers outrages sur la personne de leurs eunuques;pendant ce temps, nos prêtres, nos poètes, noslois nous dressaient en liberté une compagne convaincuequ'elle doit se réserver à l'amour d'un seulhomme et que là est tout son honneur. Durant tantde siècles notre égoïsme sournois a chanté cette romance,qu'il s'est fait en nos femmes une secondenature, une sorte d'atavisme de vertu: si bien qu'ellesen sont venues à s'attacher délicieusement à leurchaîne, à la regarder comme leur bien propre, leurprivilège, leur gloire, leur supériorité sur nous; ellesl'aiment comme une arme, une amulette, qu'elles pensentporter contre nous, pour se défendre de nous, etelles trouvent en elle des consolations, même pourleurs renoncements à l'amour.

—Parfaitement exact.

—Mais il y a les révoltées! La nature, qui jamaisn'abdique complètement ses droits, fait parfois desfemmes à son image. Que deviendront-elles? Où vivre,et comment vivre? Le mensonge est leur seul asile,l'hypocrisie est leur seule arme. Feindre et dissimuler!Ne le faut-il pas, puisque nous leur demandons toutbas ce que nous leur défendons tout haut, ce qu'ellessont poussées à désirer en secret et contraintes àblâmer en public. Pourquoi ne mentiraient-elles pas,puisqu'il faut qu'elles mentent? Sont-elles méprisables?Ceux qui profitent de leurs révoltes les mépriseraientvolontiers.

—Parfaitement exact.

Desreynes n'aimait pas que les sots fussent de sonavis; il faillit en changer.

—C'est lâche, voilà tout. Mais, bah! les femmesauront comme nous le droit de réclamer qu'on ne leurfasse pas un crime de leurs infidélités, lorsqu'ellesauront cessé d'en faire une faveur.

Ce philosophe ne manquait jamais d'être séduitpar l'attrait d'un paradoxe, et souvent les formuleslui faisaient ses opinions, plutôt que ses opinions nefaisaient les formules.

—Amen, dit-il.

Content de lui, il ferma les guillemets: depuis longtempsson approbateur n'écoutait plus:

—Des idées fort intéressantes, cher ami! Pourquoine publiez-vous pas?

—Parce que ce sont des idées fausses, d'abord;ensuite, et surtout, parce que la paresse est le premierdes arts, et le seul qui les comprenne tous. Au surplus,il faudrait penser, et vous saurez une chose que vousignorez sans doute, mon cher: l'homme ne pense quelorsqu'il ne peut pas faire autrement. Moi, je ne pensepas, je cause.

—Vous vous moquez! Avec cette hauteur d'espritque tout le monde vous reconnaît, ces larges vuesd'ensemble… Ah! n'êtes pas à plaindre!

—Hauteur d'esprit! Mettez un homme sur le faîtedu Mont-Blanc, et dites-lui: «Comme je vous envie,monsieur, de pouvoir contempler à la fois la Suisseet l'Italie!» Le pauvre diable ne jouira que des courantsd'air. Vrai, il vaut mieux un petit coin de paysagebien étroit, où l'on puisse dormir à son aise.

—Ainsi donc, vous fuyez?

—Dans deux heures.

—Sans remise?

—Aucune.

—Et vous allez?

—Aux champs.

—Pour longtemps?

—Trois mois, trois jours, trois semaines.

—Tout seul?

—On ne peut donc rien vous cacher?… Eh bien!soit: voilà deux ans que d'Arsemar m'appelle à chaquesaison. Après une si longue séparation, jecommence à lui manquer comme il me manque. Cettefois, je pars.

Desreynes revint à ses lettres; il les prenait une àune et les examinait d'un coup d'œil: certaines s'enallaient, jetées dans un plateau de laque aux fleursrouges et blanches; le reste s'empilait sur un coin dela table.

—Vous excuserez, n'est-ce pas? J'ai là de nombreuxcourriers auxquels je n'ai pas encore eu le courage derépondre, et je veux emporter avec moi les lettresqui demandent un mot.

Le visiteur s'était remis à frapper de sa canne lebout de sa bottine.

—D'Arsemar… Beaucoup entendu parler: votremeilleur ami?

—Mon seul ami, cher ami.

L'autre décroisa ses jambes, qu'il allongea, lestalons à terre et les pieds verticaux; maintenant, lesmains entre les genoux, il cognait sa canne au rebordde ses deux semelles.

Il ajouta, un peu piqué:

—Oui, mais le mariage change bien des choses, etvous ne l'avez pas revu depuis qu'il a pris femme. Onla dit jolie, sa légitime…

—Il paraît.

—Ah, farceur! Comprenons votre fugue et votre hâte!

Pour la troisième fois, mais plus lentement, Desreynesse retourna, et les paupières un peu baissées,il dit, avec une exquise urbanité:

—Mon bon, vous êtes un sot.

Le balancier de la canne s'arrêta: le sportsman recroisases jambes et rit, pour avoir l'air de répondrequelque chose.

Desreynes examinait ses lettres.

—Au fait, pensa-t-il, je suis bien généreux et bienmauvais, de bousculer cet heureux de vivre, qui n'aque le tort d'être une bête et qui ne m'en veut déjàplus. Réparons.

Puis, après une pause:

—Qu'est ceci? fit-il en secouant une enveloppe. Jene reconnais pas cette écriture.

—Quelque victime déjà oubliée…

Desreynes tira délicatement la lettre et la parcourut.

—Ah! singulière histoire, toute courte et presqueridicule…

L'idée lui vint de consoler son hôte avec le récitd'une aventure galante.

—Vous vous rappelez l'exposition des toiles deClaude Perrenet, qui ferma il y a deux semaines. J'yétais un jour…

—Tous les jours…

—Presque… Le matin de l'ouverture, là, je fisrencontre d'une petite personne qui me parut vraimentpeu ordinaire. Elle sortait d'une salle comme j'yentrais, et nos yeux se prirent. Éperdument! Ce fut,devant tous, un baiser long comme une succion: caril y a, n'est-ce pas, des baisers qui entrent par lesyeux, plus profonds que ceux des lèvres, et qui courentsous toute la peau, comme les autres se posentsur un point de l'épiderme. Après un regard commecelui-là, deux êtres s'appartiennent et se sont possédés.

—Oui, oui… même, l'autre soir, j'étais…

—Fort jolie, brune, petite, mate, et les lèvres trèsrouges, mais point fardées; des yeux noirs ou gris,bleus ou verts, étranges de fixité ou de vague, uneprunelle aiguë que les cils et le bistre enveloppaientde langueur, un poignard sous des dentelles.

—Oh! charmant…

—Merci. Elle avait trop l'air d'une fille à louer,pour n'être pas une haute bourgeoise. Elle restait,d'ailleurs, hautaine et fière, dans son libertinage. Unvieillard décoré l'accompagnait, puis une personnemûre et sèche, qui marchait avec dignité.

—Dommage!

—Elle jugeait les toiles, haut, et me souriait; jetirai de mon portefeuille une carte sur laquelle j'écrivisquelques lignes avec l'affectation d'un critiqued'art qui prend des notes. Vous savez que j'ai coutume,pour ces sortes d'aventures, d'employer descartes où je fais graver un nom supposé, toujoursnoble et toujours harmonieux, mais qui change àchaque printemps; l'adresse seule reste la même. J'écrivisdonc…

—Une demande de rendez-vous?

—Juste! Vous devinez tout. Je roulai le billet et lemontrai de loin. Elle accepta d'un geste de paupières,et, dans une pose d'attente, elle planta sa main retournéesur le bord de sa hanche. Le beau page!Glisser derrière elle, poser la carte entre ses doigts, etle poulet avait déjà disparu sous un gant. Mon inconnuemonta en voiture: elle habitait au Grand-Hôtel.

Le lendemain, je reçus le finale que voici: «Vendredi,13 février 85. Renoncez à un amour qui vous seraitfuneste.» Rien de plus, pas de signature.

—Madame allume, et s'en va: la Vestale du premierquart! Ai horreur de ces damoiselles…

—Vous n'êtes pas philosophe! Qui sait si le roman,en prenant des chapitres, fût resté digne de sonprologue? Elle m'a peut-être donné le meilleur d'elle-même.

—L'avez pas recherchée?

—Non, certes! Si le désir la prend de revenir, ellesait où je suis. Mais elle ne reviendra pas.

—Vous dites cela d'un air… La regrettez?

—Peut-être! Aussi vrai que je ne la souhaiteraispas comme moitié légitime à mon plus cher ennemi,on en eût fait une maîtresse adorable; car elle l'a, j'enjurerais, ce que nous fuyons dans notre femme etcherchons dans celle des autres…

—Le vice?

—Une fleur de vice! Dépravée, perverse, curieuse,un lis d'enfer! Ma foi, je plains l'imbécile ou l'honnêtegarçon qui l'a choisie: celui-là est sûr de sonrôle.

L'homme élégant rit beaucoup, car on rit toujours,dans ce

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