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Lettres d'un satyre

Lettres d'un satyre
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Title: Lettres d'un satyre
Release Date: 2018-11-18
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 27 March 2019
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REMY DE GOURMONT

LETTRES
D'UN
SATYRE

FRONTISPICE DESSINÉ ET GRAVÉ
SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT

[Marque d'imprimeur: CRES-CAM]

PARIS
GEORGES CRÈS ET Cie
LES MAITRES DU LIVRE
3, PLACE DE LA SORBONNE, 3

MCMXIII

[Frontispice: LETTRES D'UN SATYRE]

EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES

No 741

A L'AMAZONE

Vous ne m'avez pas demandé, Amazone,en acceptant la dédicace decette histoire singulière, ce que j'avais voulufaire par ces Lettres d'un Satyre. Je n'enai pas été surpris, parce que vous connaissezsouvent mes intentions mieux que moi-mêmeet que vous êtes toujours prête à m'attribuerles plus favorables et les plus ingénieuses.Ah! mon amie, je ne suis pas toujoursl'homme des intentions, des plans et desprojets, j'aime à obéir à ce que me suggèrentles dieux et à me fier pourl'exécution à cette logique qui permane au fondde mon cerveau et qui me rassure sur la suite dequelques-unes de mes divagations. Quoique l'enchaînementdes causes ait mis un espace de plusieursannées entre les deux premières Lettres et lesautres et quoique celles-ci se soient encore suivies àdes intervalles fort irréguliers et aussi ou d'abord,quoique mon esprit, le long de ce petit roman, aitsubi certaines modifications,j'ai tâché qu'elles conservassent dans leur ensemble une assez visibleunité de ton. Pourtant je crains, encore que toutcela soit bien court, qu'on se sente, vers la fin, unpeu de l'ennui que me conférait la monotonepsychologie de mon personnage cornu. Rien n'estplus difficile que l'étude d'un être élémentaire, dontla naïveté déroute à chaque pas nos habitudeshypocrites ou civilisées, qui marche de plain-pieddans les vices les plus candides et ne s'étonnemême pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plusdans nos jeux, c'est que ce sont des jeux défendus.Or, c'est une qualité de plaisir dont il ne sentaucunement le sel. L'idée le dépasse, d'un être quine tende pas naturellement vers ce qui lui estagréable, quoiqu'il goûte aussi, tout comme unautre, le charme des obstacles surmontés et de ladifficulté vaincue. Ce qui m'amusa, en écrivantces Lettres, ce fut de prendre parti pour la créatureinstinctive contre la créature raisonnable, dont laraison est si courte, mais quelle que fût masympathie pour ce dévergondé, je n'ai pu luiprocurer le contentement de vivre dans une sociétéétroite dont il faut comprendre les finesses afin des'en accommoder. Pour faire figure en ce monde,il lui manque trop de choses pour qu'il y réussissejamais. Qu'est-ce qu'un être qui ne connaît pointla valeur de l'argent et qui d'abord n'en possèdepas? Je doute que même, s'il vient à fréquenter,plus tard, un monde plus délicat, il en tire degrandessatisfactions. Voyez la simplicité de soncœur! Il devient amoureux d'une petite gourgandine,et il n'en rougit pas, ne comprenant d'ailleursrien à son commerce: mais s'il le comprenait, jene sais pas s'il en rougirait davantage. Il n'a pasencore donné sa mesure. Il lui faudrait un plusvaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dansl'inconscience.

Ne croyez pas du reste que j'aie eu, en luifaisant conter le début de ses aventures humaines,de grandes intentions satiriques. Critiquer lesmœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté queje n'en possède. A vrai dire, je trouve qu'ils fonttoujours bien quand ils font leur plaisir: ceux-làseuls ne sont pas dupes de notre extraordinaireorganisation morale. Mais ne jugeons pas deshommes et encore moins des femmes d'après nous-mêmes.La plupart sont très satisfaits de leuresclavage, au point que leur bonté souffre devantla condition misérable de ceux qui s'en sont libérés.Ils font tout aumonde pour les rattraper et leurpasser de force le collier au cou: «Vous neconnaissez pas le bonheur, notre bonheur, venez etnous vous le ferons partager.» Il y a des infortunésqui se laissent prendre à ce discours. D'autres,quand on peut, on les prend de force.

La police, ou de ces âmes charitables comme ily en a trop, découvrit une fois dans un taudis duquartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il étaithanté par un tout jeune couple de passereaux. Legarçon pouvait avoir une quinzaine d'années,moins encore, si je me souviens, et la fille en avaitdouze. De quoi vivaient-ils, on n'en sait rien, degrapillage, sans doute, d'épluchures et d'eau claire?Quand ils n'en pouvaient plus de vagabonder, ilsrentraient dans leur soupente où ils s'endormaientdans les bras l'un de l'autre, car ils étaient amants.Le naïf amour les consolait d'avoir trop souventfaim, et ceux qui les découvrirent découvrirent qu'ilsétaient heureux, en leur innocenceanimale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-êtreencore entre dévotes et autres personnes de l'endroit.Naturellement on les sépara, quoiqu'ils en pleurassentbeaucoup, et on mit le garçon aux EnfantsAssistés, cependant que la fille dut suivre la cottede quelque bonne sœur. Et tout le monde trouvacela très bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pasme faire honnir, et vous ferez ainsi, n'est-ce pas,mon amie, afin de conserver l'estime des gensconvenables? Est-il admissible, en effet, que desenfants se mettent à vivre à l'état de nature, enplein Paris, dans un quartier honorable, à deuxpas d'une église, du jardin du Luxembourg et duSénat? On eût passé sur le grapillage, maisl'amour! N'est-il pas vrai que tant de perversité, etsi précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému parcette histoire, mais Antiphilos est bien suspect etil ne se connaît qu'en morale naturelle. Il lapratique, encore qu'il n'en sache pas la théorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme jevous sais gré d'avoir aimé ce petit livre incertain et de nepas en avoir réprouvé les tendances! C'est au pointque je serais tenté de dire que vous l'avez aiméplus qu'il ne méritait. N'est-ce pas, d'ailleurs, ceque je pense à peu près de tous mes écrits. Il n'estguère un seul qui m'ait jamais satisfaitcomplètement. C'est pourquoi j'ai pris le parti den'y jamais rien corriger, quand on les imprime ouqu'on les réimprime, car je me sens toujours tentéde les remettre sur le chevalet et de faire disparaître,sous de la peinture nouvelle, l'ancienne. Vous lesavez bien, vous qui m'en avez arraché un desmains. Je suis hanté par la technique du chef-d'œuvreinconnu. Mais je pratique tropla philosophie du détachement pour jamais céder à de tellesnaïvetés d'amour-propre et je supporte avec résignationles déplaisirs que me cause ce que j'écrivis, enrêvant aux livres merveilleux que je n'écriraijamais. Ah! que j'envie ces auteurs qui se mirentdans leurs ouvrages et qui ne voient pas lenéant proche ou ils cherront avec eux. Je les envie, maisen souriant avec quelque ironie, peut-être, car toutcela n'a vraiment pas beaucoup d'importance. Ilfaut vivre, cependant, et pour cela s'attacherfermement à quelques touffes, le long du fleuve quiemporte tout, comme des naufragés que noussommes. Le sentiment que l'on plaît à ceux-là mêmesqu'on aurait choisis et le sentiment quel'on déplaît à d'autres qu'on aurait volontiers éluspour cet office suffisent quelquefois à vous mainteniren équilibre et à vous fortifier le cœur et lesmains. L'un de ces réconforts n'agit que surl'orgueil et n'a que des effets négatifs sur le plaisirde vivre, mais l'autre, qui remue toutes les fibres dela sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante.Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre aupluriel ces termes nécessaires? Une belle tendressea fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bienque je ne m'aimerais plus beaucoup et que jen'aurais plus une extrême confiance ni dans la vieni dans moi-même. Aussi, je vous remercieencore d'avoir pris Antiphilos sous votre protection.Je suis rassuré sur son destin parmi les humainspuisque vous lui avez souri, amie.

Remy de Gourmont.

LETTRES D'UN SATYRE

… Fugiunt per devia Nymphæ:
Has agitant Satyri per juga quæque leves,
Nec fuit in sylvis arbos nec rupibus antrum
Sub quo non illic pressa puella foret.
B. P. PRIGNANUS, Mutinensis, De imperio cupidinis.Lib. I.

I
APPARITION

Etang de Saint-Cucufa, 3 juin.
Monsieur,

C'est l'indignation qui me dicte cetteépître: Indignatio facit versum, comme ondisait au bon temps. Je ne sais ni lire niécrire, vous pensez bien, mais parfois unepetite bouche complaisante veut bien m'épelerune vieille gazette tout embue de graisseet de vin. Aujourd'hui, l'aimable menotted'une écolière munie de tout cequ'il fautpour écrire vous signifie ma pensée avec unedextérité charmante. Mes genoux velus, dontelle n'a pas peur, lui servent de tablette.Alors je vais vous conter mon histoire et vousfaire ma protestation.

Figurez-vous d'abord que c'est la petitequi vous écrit qui m'a conseillé de m'adresserà vous: «C'en est un qu'on m'a ditqu'a fait un conte qu'est tout à fait monhistoire. Seulement, moi, j'avais huit ans,et je n'ai pas été si moche.» Hier, unjournal qu'elle me lisait lui a rafraîchi lamémoire: «Virginal! Mon cœur virginal!C'est bien ça.» Elle en trépignait. Bienqu'il y ait environ huit mille neuf centsans que je rôde dans les campagnes etautour des cités, je ne comprends pasencore très bien les femmes. J'en ai connuplus qu'il n'y a d'étoiles au ciel et ladernière m'est, autant que la première,nouvelle et mystérieuse. Tout cela, c'estpour vous dire que je ne sais pas en quoile virginal pouvait l'intéresser.(Ici je la vois qui sourit, en tirant la langue par lecoin de la bouche.) Peut-être songe-t-elle aumoment où elle redeviendra vierge, toutnaturellement, pour la commodité des usagessociaux. (Je l'entends qui gringotte: «Biensûr, tiens!».) Elles sont étonnantes.

Mais je viens au fait. Vous voyez moninnocence. Je proteste donc de toutes mesforces de Satyre honnête, quoique libertin,contre la qualification de «satyre» donnéepar vos journaux à des hommes (oui, parJupiter, des hommes!) qui enlèvent lespetites filles pour les violer, leur ouvrir leventre, les couper en morceaux! Jamaisun Satyre ne se livra à de telles idioties.Violer, quand il n'y a qu'à ouvrir les brasau désir? Serrer d'une infâme main cespetits cous frais et ployants? Déchirercette douce chair, ensanglanter ces corpsinachevés, dépecer ce bouton où la femmedéjà se gonfle et rêve? Pour qui nousprenez-vous donc, journalistes stupides?Pour deshommes? Détrompez-vous. Noussommes des dieux.


Mon histoire, qui est très longue, estobscure, mais deux épisodes l'ennoblissentsingulièrement. Je suis né en Phrygie desamours d'Hermès et d'une élégante Dryade,que j'aimai beaucoup, parce qu'elle étaittendre et jolie. Pourtant, elle ne s'occupaguère de mon enfance; elle avait despassions fougueuses et les bergers, nonmoins que les dieux, attiraient, mais nefixaient pas son caprice. Je grandis, j'exerçaiau hasard ma curiosité, qui trouvait descurieuses à tous les gués et sur tous lessentiers. Dyonisos, que vous appelezBacchus, m'emmena dans son cortège etje connus, sous les cieux torrides, desfemmes plus fondantes que vos grappeset plus lascives que vos chèvres. A monretour, je passai en Grèce, mais les hommesdéjà commençaient à se faire la guerre, ilsenfermaient leurs femmes et posaient àleurs champs des clôtures. L'âge d'or était fini:

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux?

Moi, je le regrette si fort et si souvent quej'en ai gardé une invincible mélancolie. Lesgrands dieux ne descendant plus sur la terresouillée par la guerre, la propriété, l'or etces lois humaines qui traduisent si mal lesdouces lois divines, nous restâmes les seulsimmortels qu'un pâtre pût rencontrer surson chemin, à la tombée du jour. On nousaimait et on nous craignait aussi. On nousdonnait du lait, des gâteaux et du miel, cequi était agréable, mais, plus d'une fois, unpaysan hargneux me poursuivit avec unefourche, jusqu'à me faire fuir vers l'abri dequelque bois. Je suis paisible et vulnérable.Je suis dieu, mais un butor pourrait fortbien m'écloper. On dit que l'âge d'or reviendra.Espérons-le.

Ne vous représentez pas la Grèce antiquecomme un pays à bonnes fortunes. L'amourn'y était estimé que sous une forme quime répugna toujours. Peu de joies: uneesclave échappée, une paysanne en rut. Sije n'avais eu les nymphes, mes sœurs, jeserais mort d'ennui; mais les nymphessont moins variées que les femmes, quoiqueplus jolies, et leur orgueil est terrible.L'enseignement dégoûtant d'un certainSocrate, apôtre bigarré de la pédérastie etde la vertu, ennemi des femmes et desdieux, hâta ma fuite. Je passai en Italie,où je retrouvai un certain état de natureet des mœurs humaines. Pour n'étonnerpersonne, je m'appelai Faune, comme mesfrères italiques.

C'est en Italie que j'ai passé le meilleurde ma vie. J'y retrouvais les grâces del'Asie, avec moins de mollesse, beaucoupde curiosité érotique à la fois et passionnéeet cette précocité délicieuse qui fait queles jeunes fleurs, dans leur ardeur innocente,devancent le printemps et crèvent leurcorselet au premier regard du soleil.J'eus des saisons dignes d'Apollon. Monnez camard brilla dans les

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