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Germaine

Germaine
Category: Fiction
Author: About Edmond
Title: Germaine
Release Date: 2006-04-01
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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The Project Gutenberg EBook of Germaine, by Edmond About

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Title: Germaine

Author: Edmond About

Release Date: April 1, 2006 [EBook #18092]

[Date last updated: April 10, 2006]

Language: French

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GERMAINE ***

Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

GERMAINE

PAR
EDMOND ABOUT

SOIXANTE-SIXIÈME MILLE

                                  PARIS
                        LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                     79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1903

AMADAME LA PRINCESSESOPHIE SCHAHOFFSKOYNÉE MODÈNEHOMMAGEDE TRÈS RESPECTUEUSE AMITIÉ

GERMAINE.

I

LES ÉTRENNES DE LA DUCHESSE.

Vers le milieu de la rue de l'Université, entre le numéro 51 et le 57,on voit quatre hôtels qui peuvent compter parmi les plus beaux deParis. Le premier appartient à M. Pozzo di Borgo; le second, au comtede Mailly; le troisième, au duc de Choiseul; le dernier au baron deSanglié. C'est celui qui fait l'angle de la rue Bellechasse.

L'hôtel de Sanglié est une habitation de noble apparence. La portecochère s'ouvre sur une cour d'honneur soigneusement sablée et tapisséede treilles centenaires. La loge du suisse est à gauche, cachée sous unlierre épais où les moineaux et les portiers babillent à l'unisson. Aufond de la cour à droite, un large perron, abrité sous une marquise,conduit au vestibule et au grand escalier. Le rez-de-chaussée et lepremier sont occupés par le baron tout seul; il jouit sans partage d'unvaste jardin borné par d'autres jardins, peuplé de fauvettes, de merleset d'écureuils qui vont de l'un chez l'autre en pleine liberté, commes'ils étaient habitants d'un bois, et non citoyens de Paris.

Les armes des Sanglié, peintes à la cire, se répètent sur tous les mursdu vestibule. C'est un sanglier d'or sur champ de gueules. L'écusson estsupporté par deux lévriers et surmonté d'un tortil de baron avec cettelégende: SANG LIÉ AU ROY. Une demi-douzaine de lévriers vivants, groupéssuivant leur fantaisie, s'agacent au pied de l'escalier, mordillent lesvéroniques en fleur dans les vases du Japon, ou s'aplatissent sur letapis en allongeant leur tête serpentine. Les valets de pied, assis surdes banquettes de Beauvais, se croisent solennellement les bras, commeil convient à des gens de bonne maison.

Le 1er janvier 1853, vers les neuf heures du matin, tous les domestiquesde l'hôtel tenaient sous le vestibule un congrès tumultueux. L'intendantdu baron, M. Anatole, venait de leur distribuer leurs étrennes. Lemaître d'hôtel avait reçu cinq cents francs, le valet de chambre deuxcent cinquante. Le moins favorisé de tous, le marmiton, contemplait avecune tendresse inexprimable deux beaux louis d'or tout neufs. Il y avaitdes jaloux dans l'assemblée, mais pas un mécontent, et chacun disait enson langage que c'est plaisir de servir un maître riche et généreux.

Ces messieurs formaient un groupe assez pittoresque autour d'une desbouches du calorifère. Les plus matineux avaient déjà la grande livrée;les autres portaient encore le gilet à manches, qui est la petite tenuedes domestiques. Le valet de chambre était tout de noir habillé, avecdes chaussons de lisière; le jardinier ressemblait à un villageoisendimanché; le cocher était en veste de tricot et en chapeau galonné; lesuisse, en baudrier d'or et en sabots. On apercevait ça et là, le longdes murs, un fouet, une étrille, un bâton à cirer, une tête de loup, etdes plumeaux dont je ne sais pas le nombre.

Le maître dormait jusqu'à midi, en homme qui a passé la nuit au club:on avait bien le temps de se mettre à l'ouvrage. Chacun faisait d'avanceemploi de son argent, et les châteaux en Espagne allaient bon train.Tous les hommes, petits et grands, sont de la famille de Perrette quiportait un pot au lait.

«Avec ça et ce que j'ai de côté, disait le maître d'hôtel, j'arrondiraima rente viagère. On a du pain sur la planche, Dieu merci! et l'on ne selaissera manquer de rien sur ses vieux jours.

—Parbleu! reprit le valet de chambre, vous êtes garçon; vous n'avezque vous à penser. Mais, moi, j'ai de la famille. Aussi, je donneraimon argent à ce petit jeune homme qui va à la Bourse. Il me tripoteraquelque chose.

—C'est une idée, ça, monsieur Ferdinand, repartit le marmiton.
Portez-lui donc mes quarante francs, quand vous irez.»

Le valet de chambre répondit d'un ton protecteur: «Est-il jeune!
Qu'est-ce qu'on peut faire à la Bourse avec quarante francs?

—Allons, dit le jeune homme en étouffant un soupir, je les mettrai à lacaisse d'épargne!»

Le cocher partit d'un gros éclat de rire. Il frappa sur son estomacen criant: «Ma caisse d'épargne, à moi, la voici. C'est là que j'aitoujours placé mes fonds, et je m'en suis bien trouvé. Pas vrai, pèreAltroff?»

Le père Altroff, suisse de profession, Alsacien de naissance, grand,vigoureux, ossu, pansu, large des épaules, énorme de la tête, et aussirubicond qu'un jeune hippopotame, sourit du coin de l'oeil et fit avecsa langue un petit bruit qui valait un long poème.

Le jardinier, fine fleur de Normand, fit sonner son argent dans sa main,et répondit à l'honorable préopinant: «Allais, marchais! ce qu'on a bu,on ne l'a plus. Il n'est tel placement qu'une bonne cachette dans unvieux mur ou dans un arbre creux. Argent bien enfouie, les notaires nela mangent point!»

L'assemblée se récria sur la naïveté du bonhomme qui enterrait ses écustout vifs, au lieu de les faire travailler. Quinze ou seize exclamationss'élevèrent en même temps. Chacun dit son mot, trahit son secret,enfourcha son dada, secoua sa marotte. Chacun frappa sur sa poche etcaressa bruyamment les espérances certaines, le bonheur clair et liquidequ'il avait emboursé le matin. L'or mêlait sa petite voix aiguë à ceconcert de passions vulgaires; et le cliquetis des pièces de vingtfrancs, plus capiteux que la fumée du vin ou l'odeur de la poudre,enivrait ces pauvres cervelles et accélérait le battement de ces coeursgrossiers.

Au plus fort du tumulte, une petite porte s'ouvrit sur l'escalier, entrele rez-de-chaussée et le premier étage. Une femme, vêtue de haillonsnoirs, descendit vivement les degrés, traversa le vestibule, ouvrit laporte vitrée et disparut dans la cour.

Ce fut l'affaire d'une minute, et pourtant cette sombre apparitionéteignit la joie de tous ces valets en belle humeur. Ils se levèrent surson passage avec les marques d'un profond respect. Les cris s'arrêtèrentdans leur gosier, et l'or ne sonna plus dans leurs poches. La pauvrefemme avait laissé derrière elle comme une traînée de silence et destupeur.

Le premier qui se remit fut le valet de chambre, un esprit fort.

«Sapristi! cria-t-il, j'ai cru voir passer la misère en personne. Voilàmon jour de l'an gâté dès le matin. Vous verrez que rien ne me réussirajusqu'à la Saint-Sylvestre. Brrr! j'ai froid dans le dos.

—Pauvre femme! dit le maître d'hôtel. Ça a eu des mille et des cents,et puis voilà! Qui est-ce qui croirait que c'est une duchesse?

—C'est son gueux de mari qui lui a tout mangé.

—Un joueur!

—Un homme sur sa bouche!

—Un coureur qui trotte du matin au soir, avec ses vieilles jambes, à lasuite de tous les cotillons!

—C'est pas lui qui m'intéresse: il n'a que ce qu'il mérite.

—Sait-on comment va Mlle Germaine?

—Leur négresse m'a dit qu'elle était au plus bas. Elle crache le sang àplein mouchoir.

—Et pas de tapis dans sa chambre! Cette enfant-là ne guérirait que dansles pays chauds, à Florence ou en Italie.

—Ça fera un ange au ciel du bon Dieu.

—C'est ceux qui restent qui sont à plaindre!

—Je ne sais pas comment la duchesse sortira de là. Des comptes àn'en plus finir chez tous les fournisseurs! Le boulanger parle de leurrefuser crédit.

—Combien ont-ils de loyer là-haut?

—Huit cents. Mais je m'étonne si monsieur à jamais vu la couleur deleur argent.

—Si j'étais de lui, j'aimerais mieux laisser le petit appartementvacant que de garder des personnes qui font tache dans l'hôtel.

—Es-tu bête! Pour qu'on ramasse sur le pavé le duc de La Tourd'Embleuse et sa famille? Ces misères-là, vois-tu, c'est comme lesplaies du faubourg: nous avons tous intérêt à les cacher.

—Tiens! dit le marmiton, je m'en moque pas mal! Pourquoi qu'ils netravaillent pas? Les ducs sont des hommes comme les autres.

—Garçon! reprit gravement le maître d'hôtel, tu dis des chosesincohérentes. La preuve qu'ils ne sont pas des hommes comme les autres,c'est que moi, ton supérieur, je ne serai pas seulement baron pendantune heure de ma vie. D'ailleurs la duchesse est une femme sublime,et elle fait des choses dont ni toi ni moi ne serions capables.Mangerais-tu du bouilli pendant un an à tous tes repas?

—Dame! ça n'est pas amusant, le bouilli!

—Eh bien! la duchesse met le pot-au-feu tous les deux jours, parce queson mari n'aime pas la soupe maigre. Monsieur dîne d'un bon tapioca augras, avec un bifteck ou une paire de côtelettes, et la pauvre saintefemme avale jusqu'au dernier morceau de gîte qui se bouillit dans lamaison. Est-ce beau, cela?»

Le marmiton fut touché dans l'âme. «Mon bon monsieur Tournoy, dit-ilau maître d'hôtel, c'est des gens bien intéressants. Est-ce qu'on nepourrait pas leur faire passer quelques douceurs, en s'entendant avecleur négresse?

—Ah bien oui! elle est aussi fière qu'eux; elle ne voudrait rien denous. Et cependant m'est avis qu'elle ne déjeune pas tous les jours.»

Cette conversation aurait pu durer longtemps, si M. Anatole n'était venul'interrompre. Il entra juste à point pour couper la parole au chasseur,qui ouvrait la bouche pour la première fois. L'assemblée se dispersa entoute hâte; chaque orateur emporta ses instruments de travail, et il neresta dans la salle des délibérations qu'un de ces balais gigantesquesqu'on appelle tête de loup.

Cependant Marguerite de Bisson, duchesse de La Tour d'Embleuse,cheminait à pas pressés dans la direction de la rue Jacob. Les passantsqui la frôlèrent du coude en courant donner ou recevoir des étrennes latrouvèrent semblable à ces Irlandaises désespérées qui piétinent sur lemacadam des rues de Londres à la poursuite d'un penny. Fille des ducsde Bretagne, femme d'un ancien gouverneur du Sénégal, la duchesseétait coiffée d'un chapeau de paille teinte en noir, dont les brides setordaient comme des ficelles. Une voilette d'imitation, percée en cinqou six endroits, cachait mal son visage et lui donnait une physionomieétrange. Cette belle tête, marquée de taches blanches d'inégalegrandeur, semblait défigurée par la petite vérole. Un vieux crêpe deChine, noirci par les soins du teinturier et roussi par les intempériesde l'air, laissait tomber tristement ses trois pointes, dont la frangeeffleurait la neige du trottoir. La robe qui se cachait là-dessous

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