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Ellénore, Volume II

Ellénore, Volume II
Category: Fiction
Author: Gay Sophie
Title: Ellénore, Volume II
Release Date: 2006-04-10
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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The Project Gutenberg EBook of Ellénore, Volume II, by Sophie Gay

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Title: Ellénore, Volume II

Author: Sophie Gay

Release Date: April 10, 2006 [EBook #18142]

Language: French

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLÉNORE, VOLUME II ***

Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

SOPHIE GAY

ELLÉNORE

II

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1864

I

En cédant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoirla fin de l'histoire d'Ellénore, de cette vie commencée sous l'influencede tant d'événements romanesques, de tant de sentiments passionnés, jene me dissimule pas l'impossibilité d'en soutenir l'intérêt. Comment lerécit des sensations d'un coeur déjà flétri par de longues souffrances,des rêves d'une imagination tant de fois déçue aurait-il l'attrait de lapeinture exacte des tourments d'un coeur naïf, ignorant du mal, dupe parla loyauté, victime par innocence?

Non, les conséquences d'une fausse position dans le monde sont tropprévues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amenée; mais,peut-être le tableau de la société de cette époque, dont nulle autre nesaurait donner l'idée, sera-t-il assez attachant pour faire supporter lasimplicité du sujet.

Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins éloquents, se sontchargés de transmettre à la postérité les grands événements de ce règnede gloire. Je me borne à constater l'effet qu'ils produisaient sur lesdifférents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misèredes anciens riches, la persécution de toutes les célébrités passés etprésentes n'empêchaient pas d'exercer cette influence toute spirituellequi a été si longtemps une puissance dans notre pays.

Madame de Staël a donné, dans ses Considérations sur la révolutionfrançaise, une esquisse de la société de Paris, telle qu'elle étaitlorsque «la vigueur de la liberté se réunissait, ainsi qu'elle le dit, àtoute la grâce de la politesse chez les personnes,» et que les hommesdu tiers état, distingués par leurs lumières et leurs talents, sejoignaient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que deleurs anciens priviléges, dans le temps où les plus hautes questions quel'ordre social ait jamais fait naître étaient traitées par les hommesles plus capables de les entendre et de les discuter; mais à cetteépoque, où sauf la disposition des esprits, tout était encore à saplace; où l'on discutait sur les différents partis de l'Assembléeconstituante avec la même chaleur qui animait l'année d'avant lesdisputes entre les voltairiens et les séides du citoyen de Genève, laconversation avait conservé cette élégance aristocratique, cetteironie implacable dont la terreur de l'échafaud, ou le pouvoir d'ungouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.

Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sansse douter qu'en suivant des routes différentes ils marchaient vers lemême précipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramenerréciproquement à leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanitédans les discussions et ne leur permet pas d'arriver à ce pointd'éloquence où la vérité l'emporte sur l'intérêt personnel.

Depuis la chute du règne de la guillotine, le bourreau et la victime,se rencontrant sans cesse dans le même salon, forcés, par desconsidérations impérieuses, de se supporter, de se parler même, ilsdevaient nécessairement se créer un nouveau langage, de manières qui,sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres,ôtaient toute idée de conciliation, et donnaient à leurs discours larudesse de l'indépendance et à leurs plaisanteries l'amertume de lasatire.

Là devait se perdre ce désir mutuel de se plaire qui engageait autrefoisle causeur à prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seulbonheur d'être écouté; là devait expirer cette bienveillance intéresséequi encourage et double les facultés en tous genres.

Là devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi auxamours de salon; là devait s'évanouir cette gaieté sans sujet quifaisait l'envie des loustics allemands et de l'humour anglaise.

La gravité politique, la mélancolie shakspearienne s'emparèrent desjeunes esprits, et il en résulta une opposition entre les nouveauxgoûts, les nouvelles moeurs et l'ancien caractère des Français, qui aduré assez longtemps pour mériter d'être constatée, et qui peut servirde transition à la peinture de nos moeurs présentes, si dramatiquementretracées par nos grands romanciers modernes.

Nous avons laissé Ellénore chez madame Talma au moment où Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.

Il avait quitté une petite cour d'Allemagne où sa famille s'étaitréfugiée lors des persécutions religieuses, pour visiter la France dontla révolution l'intéressait; mais bientôt, retenu par la difficulté defranchir les frontières, sous peine d'être arrêté comme émigré, par ledésir de constater ses droits de citoyen français, et plus encore parl'attrait de la société spirituelle qui l'avait accueilli, il s'étaitdécidé à vivre à Paris; c'était la vraie patrie de son esprit, dont lafinesse, l'ironie, la profondeur, la gaieté, n'auraient obtenu autant desuccès dans aucun autre pays.

—Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit à voix basse madame Talmaen se penchant vers Ellénore, pendant que M. de Rheinfeld répondaità MM. Riouffe et à Chénier, qui étaient assis de l'autre côté de lacheminée.

—Mais je n'ose trop vous l'avouer, répondit Ellénore; il est, je crois,un des amis que vous préférez!…

—Oh! vous pouvez dire le plus cher… car il est si aimable!…

—Alors, je suis forcé de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellénore.

—Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je saisl'effet qu'Adolphe produit à la première vue, sa grande taille un peudégingandée, sa figure pâle, ses cheveux d'étudiant de Gottingen, sesbésicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en exécration.J'ai éprouvé cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirezl'influence de son esprit, de sa grâce irrésistible, et vous letrouverez ravissant en dépit de tout ce qu'il a de désagréable.

—Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on nepeut aimer qu'avec passion celui qui déplaît?

—Aussi l'aime-t-on passionnément. Demandez à madame de Seldorf?

—Quoi! cette femme entourée de tant d'adorations? à qui sa célébritétient lieu de beauté? Cette femme dont m'a tant parlé le comte deNarbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le délaisserait pour cemonsieur-là?… C'est difficile à croire.

—Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre étonnement; noussommes, nous autres Françaises, les seules femmes du monde chez quil'amour s'introduit par les oreilles plutôt que par les yeux. EnAngleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tiré à quatreépingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucunechance de plaire. En Espagne, pour être aimé, il faut être noble. EnItalie, il faut être beau. En Allemagne, il faut être riche. En Franceseulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.

—Je regrette moins de n'être point Française, car mon culte pourl'esprit ne saurait aller si loin.

En ce moment Chénier interrompit sa conversation pour demander à madameTalma si elle ne consentirait pas à venir le lendemain soir à la reprisede Charles IX.

—Pour applaudir mon infidèle? En vérité, c'est me supposer tropd'héroïsme, répondit-elle.

—Est-ce qu'une femme de votre supériorité prend garde à ces choses-là?
N'êtes-vous pas ce que Talma honore le plus?

—Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu nepas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accablé sous le poidsdes applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi forttriste. C'est une faiblesse qui va très-mal, j'en conviens, avec cecaractère de Romaine qu'il vous plaît de m'accorder; mais les Romainesaussi étaient jalouses.

—Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flattermadame Talma, par cette réflexion dédaigneuse.

—Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importeleurs qualités, leurs agréments, elles les ont tous, puisqu'elles sontpréférées. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansleyne prenne pas de moi une idée ridicule, je vous dirai qu'en épousant unhomme beau, célèbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suispas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'espéraisqu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais pluscourageusement; il en est de l'infidélité comme de la mort: plus on laprévoit, plus elle est cruelle.

M. de Rheinfeld, touché du sentiment douloureux qu'exprimait alors levisage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur lesintérêts politiques.

L'arrivée de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Ellemêla son avis aux questions les plus graves, et fut écoutée par Ellénoreavec toute l'attention qu'on prête aux personnes célèbres.

Madame de Condorcet l'était à plus d'un titre. Sa beauté, plus sévèrequ'attrayante, l'avait fait surnommer par Chénier la Junon desphilosophes; et le talent de son mari, les opinions républicaines dontil avait péri victime, le noble courage qui l'avait porté à se livreraux terroristes plutôt que d'exposer à leur fureur la personne qui luiavait donné asile, rejetait sur sa veuve un extrême intérêt.

Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans lasociété restent souvent plus vifs dans la mémoire des indifférents quedans celle des familles qui les ont longtemps pleurés. Cela est facile àexpliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanément de ses regrets,lorsqu'ils sont de nature à dévorer la vie. Leur part est encore assezgrande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On neles porte dans le monde qu'à la condition de ne les pas montrer.Mais l'indifférent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votredésespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laissé amortir par le temps,et vous fait un crime de vos efforts à le lui cacher.

Ellénore commit cette injustice, et tout au souvenir du séjour de M. deCondorcet dans les carrières, où il avait souffert la faim; de ce petitlivre latin qui avait été le délateur du marquis, de son courage à selaisser mourir d'inanition pour se soustraire à l'échafaud; Ellénores'étonnait que sa veuve pût parler d'autre chose.

Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allaitfort bien à son nom et à ses malheurs. Son sérieux lui tenait lieude tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravité n'était pasinvincible.

—Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit à part madame Talma àEllénore, il faut vous résigner à être un peu coquette, c'est l'uniquemoyen d'attendrir nos farouches républicains. Chénier, par exemple, voussaurait gré d'un petit mot sur sa dernière tragédie.

—Sur Timoléon, répondit Ellénore, je croyais que c'était lui rendreservice que de n'en rien dire.

—Il ne tient pas à ces sortes de

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