Othello

Othello
Title: Othello
Release Date: 2006-04-15
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
Count views: 37
Read book
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 15

Note du transcripteur.

===========================================================

Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 4

Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.

Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1863

==========================================================



OTHELLO

OU

LE MORE DE VENISE

TRAGÉDIE



NOTICE SUR OTHELLO

«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoureet les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à laguerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advintqu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona,séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More,s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les noblessentiments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amourleur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien queles parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pourqu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ilsvécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux quejamais il n'y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, maisla moindre parole qui ne fût d'amour. Il arriva que les seigneursvénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirentle More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-ci,bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentaitdiminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage...Disdémona, voyant le More troublé, s'en affligeait, et, n'en devinantpas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas:—Cher More,pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-voussi triste?—Ce qui trouble ma joie, répondit le More,c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'emmèneavec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise.Le premier parti m'est douloureux, car toutes les fatigues que tuauras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront detourment; le second m'est insupportable, car me séparer de toi, c'estme séparer de ma vie.—Cher mari, que signifient toutes ces penséesqui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout où vousirez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-cedonc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bienéquipé?—Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme,et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps,ma chère, avec un tel amour!—et ils partirent et arrivèrent àChypre après la navigation la plus heureuse.

«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, maisde la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...eméchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui étaitbelle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à lafemme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie dujour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; ilallait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas aveclui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, luidonnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le Moreétait très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni dela fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissancequ'il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona,et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître etpartager son amour...ais elle, qui n'avait dans sa pensée que leMore, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne ques'il ne les eût pas faites... Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise del'officier... L'amour qu'il portait à la dame se changea en une terriblehaine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'êtredébarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moinsque le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée millechoses toutes infâmes et scélérates, il résolut d'accuser Disdémonad'adultère auprès de son mari, et de faire croire à ce dernier quel'officier était son complice... Cela était difficile, et il fallait uneoccasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épéeun soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona enfut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari.Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait tellementpour l'officier qu'il finirait par le reprendre.—Peut-être, dit leperfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir.—Etpourquoi, reprit le More?—Je ne veux pas mettre la main entre lemari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrezvous-même.—Et quelques efforts que fît le More, il ne voulut pasen dire davantage1

Note 1: (retour)

Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthiopart. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.

Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfideenseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'estpas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouvedans la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoirprécieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donnéà sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseignes'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre;l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir,et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieusede l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et oùil croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé etdu scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigneporte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfintous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivementtoutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poëte par leromancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la traditionhistorique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère;dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdémonapendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormaitle plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cetaccident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le Moreprend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autreaventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More dumeurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la questionet nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le fontassassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, etil meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit GiraldiCinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de sonmari, comme je viens de le raconter.»

Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène;Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il atout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis,mais il n'a rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmespresque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts,sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer leplus petit incident.

Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntésà autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit deGiraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêtd'une narration n'y manque; situations, incidents, développementprogressif de l'événement principal, cette construction, pourainsi dire extérieure et matérielle, d'une aventure pathétique et singulière,s'y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversationsne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et touchante.Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, quicrée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère,qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurspensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante quiordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir;ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressusciteet le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impérissable;c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi,d'une nouvelle oubliée, il a fait Othello.

Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More,un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de latrahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels etvivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent enchair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'unesituation commune, emportés tous par le même événement, maisayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourantchacun à l'effet général par des idées, des sentiments, desactes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité.Ce n'est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé lepoëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. Lasituation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dramatique;le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venirse placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes,animés et tragiques indépendamment de toute situation particulièreet de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentiret de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouveret produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquelils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, biensûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, iltrouverait en eux, tels qu'il les avait faits, une source féconde d'effetspathétiques et de vérité.

Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements,les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaîtà inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans larecherche d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus oumoins touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'ellese manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, arméde toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissitudesde la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello estbien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousiepousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la pièce, etson caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé dusoleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédulepar la violence de son tempérament aussi bien que par celle desa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueuxet soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliantjamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre,et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd toutle bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pourqui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau quil'étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de lasécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de confiance;Othello enfin, peint non-seulement dans les portions de lui-mêmequi sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelleoù il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel quel'a fait l'ensemble de sa destinée; c'est là ce que Shakspeare nousfait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité etqui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire unbonheur dont l'aspect l'importune; c'est un scélérat cynique et raisonneur,qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie, et du crime unescience; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou desobstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme uneabsurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dansla conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui,au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avecun orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sasupériorité.

Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie,depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio,Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues,et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique,mais avec des formes précises, complètes, et tout ce quiconstitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 15
Comments (0)
reload, if the code cannot be seen
Free online library ideabooks.net