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Le conte d'hiver

Le conte d'hiver
Title: Le conte d'hiver
Release Date: 2006-05-04
Type book: Text
Copyright Status: Public domain in the USA.
Date added: 25 March 2019
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Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 4

Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.

Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1863

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LE CONTE D'HIVER

TRAGÉDIE


NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER

Cette pièce embrasse un intervalle de seize années; une princessey naît au second acte et se marie au cinquième. C'est la plus grandeinfraction à la loi d'unité de temps dont Shakspeare se soit renducoupable; aussi n'ignorant pas les règles comme on a voulu quelquefoisle dire, et prévoyant en quelque sorte les clameurs des critiques,il a pris la peine au commencement du quatrième acte, d'évoquerle Temps lui-même qui vient faire en personne l'apologie dupoëte; mais les critiques auraient voulu sans doute que ce personnageallégorique eût aussi demandé leur indulgence pour deux autreslicences; la première est d'avoir violé la chronologie jusqu'à faire deJules Romain le contemporain de l'oracle de Delphes; la seconded'avoir fait de la Bohême un royaume maritime. Ces fautes impardonnablesont tellement offensé ceux qui voudraient réconcilier Aristoteavec Shakspeare, qu'ils ont répudié le Conte d'hiver dans l'héritagedu poëte; et qu'aveuglés par leurs préventions, ils n'ont pasosé reconnaître que cette pièce si défectueuse étincelle de beautésdont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une nouvelle romanesque,Dorastus et Faunia, attribuée à Robert Greene, qu'ilfaut chercher l'idée première du Conte d'hiver; à moins que, commequelques critiques, on ne préfère croire la nouvelle postérieure à lapièce, ce qui est moins probable. Nous allons faire connaître l'histoirede Dorastus et Faunia par un abrégé des principales circonstances.

Longtemps avant l'établissement du christianisme, régnait enBohême un roi nommé Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria sonépouse. Il en eut un fils nommé Garrinter. Égisthus, roi de Sicile,son ami, vint le féliciter sur la naissance du jeune prince. Pendantle séjour qu'il fit à la cour de Bohême son intimité avec Bellariaexcita une telle jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea sonéchanson Franio de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission,révéla tout à Égisthus, favorisa son évasion et l'accompagnaen Sicile. Pandosto furieux tourna toute sa vengeance contre la reine,l'accusa publiquement d'adultère, la fit garder à vue pendant sagrossesse, et, dès qu'elle fut accouchée, il envoya chercher l'enfantdans la prison, le fit mettre dans un berceau et l'exposa à la merpendant une tempête.

Le procès de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persistaà protester de son innocence, et le roi voulant que son témoignagefût reçu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oraclede Delphes. Six courtisans furent envoyés en ambassade à laPythonisse qui confirma l'innocence de la reine et déclara de plusque Pandosto mourrait sans héritier si l'enfant exposé ne se retrouvaitpas. En effet, pendant que le roi confondu se livre à ses regrets,on vient lui annoncer la mort de son fils Garrinter, et Bellaria, accabléede sa douleur, meurt elle-même subitement.

Pandosto au désespoir se serait tué lui-même si on n'eût retenuson bras. Peu à peu ce désespoir dégénéra en mélancolie et en langueur;le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes letombeau de Bellaria.

La nacelle sur laquelle l'enfant avait été exposé flotta pendantdeux jours au gré des vagues, et aborda sur la côte de Sicile. Unberger occupé à chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue,aperçut la nacelle et y trouva l'enfant enveloppé d'un drap écarlatebrodé d'or, ayant au cou une chaîne enrichie de pierres précieuses,et à côté de lui une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumièreet l'éleva dans la simplicité des moeurs pastorales; mais Faunia,c'est le nom que donna le berger à la jeune fille, était si belleque l'on parla bientôt d'elle à la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile,fut curieux de la voir, en devint amoureux, et sacrifiant les espérancesde son avenir et la main d'une princesse de Danemark à labergère qu'il aimait, s'enfuit secrètement avec elle. Le confident duprince était un nommé Capino qui allait tout préparer pour favoriserla fuite des deux amants, lorsqu'il rencontra Porrus le père supposéde Faunia. Malgré le déguisement dont Dorastus s'était servi pourfaire la cour à sa fille adoptive, Porrus avait enfin reconnu le prince,et, craignant le ressentiment du roi, venait lui révéler qu'il n'était quele père nourricier de Faunia, en lui portant les bijoux trouvés dansla nacelle.

Capino lui offre sa médiation, et sous divers prétextes il l'entraîneau vaisseau où étaient déjà les fugitifs. Porrus est forcé de les suivre.La navigation ne fut pas heureuse, et le navire échoua sur lescôtes de Bohême. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquiété d'êtreplus savant géographe que le romancier.

Redoutant la cruauté de Pandosto, le prince résolut d'attendreincognito sous le nom de Méléagre, l'occasion de se réfugier dansune contrée plus hospitalière; mais la beauté de Faunia fit encoredu bruit: le roi de Bohême voulut la voir, et, oubliant sa douleur,conçut le projet de s'en faire aimer; il mit Dorastus en prison depeur qu'il ne fût un obstacle à ce désir, et fit les propositions lesplus flatteuses à Faunia qui les rejeta constamment avec dédain.

Cependant le roi de Sicile était parvenu à découvrir les traces deson fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohême pour y réclamer Dorastus,et prier le roi de mettre à mort Capino, Porrus et sa filleFaunia.

Pandosto se hâte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardondu traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trône, etlui explique le message de son père.

Porrus, Faunia et Capino sont mandés; on leur lit leur sentencede mort. Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montreles bijoux qu'il a trouvés auprès d'elle. Le roi reconnaît sa fille, récompenseCapino, et fait Porrus chevalier.

Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, latouchante résignation de cette reine, et le contraste du zèle ardentet courageux de Pauline; les scènes de jalousie et de tendresse conjugale,et surtout celles où Florizel et Perdita se disent leur amouravec tant d'innocence, et où Shakspeare a fait preuve d'une imaginationqui a toute la fraîcheur et la grâce de la nature au printemps.Il ne faut pas y chercher les caractères encore intéressants, quoiquesubalternes, d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils,si fier d'être fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'ilemployait jadis soient dignes de lui: «Ne pas le jurer, à présent queje suis gentilhomme! Que les paysans le disent eux, moi je le jurerai.»

Mais le rôle le plus plaisant de la pièce, c'est celui de ce friponAutolycus, si original que l'on pardonne à Shakspeare d'avoir oubliéde faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dénoument.

Walpole prétend que le Conte d'hiver peut être rangé parmi lesdrames historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intentionde flatter la reine Élisabeth par une apologie indirecte. Selonlui, l'art de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse;le sujet était trop délicat pour être mis sur la scène sans voile; ilétait trop récent, et touchait la reine de trop près pour que le poëtepût hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.La déraisonnable jalousie de Léontes, et sa violence, retracentle caractère d'Henri VIII, qui, en général, fit servir la loi d'instrumentà ses passions impétueuses. Non-seulement le plan généralde la pièce, mais plusieurs passages sont tellement marqués de cetteintention, qu'ils sont plus près de l'histoire que de la fiction. Hermioneaccusée dit:

.... For honour,

'Tis a derivative from me to mine.

And it only that I stand for.

«Quant à l'honneur, il doit passer de moi à mes enfants, et c'estlui seul que je veux défendre.»

Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant sonexécution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurtdans l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayantmis au monde un enfant mort avant Élisabeth. Mais le passage leplus frappant en ce qu'il n'aurait aucun rapport à la tragédie, si ellen'était destinée à peindre Élisabeth, c'est celui où Pauline décrivantles traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, diten parlant de sa ressemblance avec son père:

She has the very trick of his frown.


«Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.»

Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase sidirectement applicable à Élisabeth et à son père, qu'il n'est guèrepossible qu'un poëte ait osé la risquer. Pauline dit encore au roi:

'Tis yours

And might we lay the old proverb to your charge

So like you 'tis worse.

«C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous appliquer en reproche le vieux proverbe, il vous ressemble tant que c'est tant pis

Walpole prétend que cette phrase n'aurait été insérée qu'après lamort d'Élisabeth.

On a plusieurs fois voulu soumettre à un plan plus régulier lapièce du Conte d'hiver, nous ne citerons que l'essai de Garrick,qui n'en conserva que la partie tragique, et la réduisit en troisactes.

Selon Malone, Shakspeare aurait composé cette pièce en 1604.



PERSONNAGES

LÉONTES, roi de Sicile.

MAMILIUS, son fils.

CAMILLO,      )

ANTIGONE,    )

CLÉOMÈNE,  ) seigneurs de Sicile.

DION,              )

UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.

ROGER, gentilhomme sicilien.

UN GENTILHOMME attaché au prince Mamilius.

POLIXÈNE, roi de Bohême.

FLORIZEL, son fils.

ARCHIDAMUS, seigneur de Bohême.

OFFICIERS de la cour de justice.

UN VIEUX BERGER, père supposé de Perdita.

SON FILS.

UN MARINIER.

UN GEÔLIER.

UN VALET du vieux berger.

AUTOLYCUS, filou.

LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.

HERMIONE, femme de Léontes.

PERDITA, fille de Léontes et d'Hermione.

PAULINE, femme d'Antigone.

ÉMILIE,                               ) suivantes

DEUX AUTRES DAMES,) de la reine.

MOPSA,     )

DORCAS,  ) jeunes bergères.

SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGÈRES,

GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET

SUITE, ETC.

La scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohême.



ACTE PREMIER


SCÈNE I

La Sicile. Antichambre dans le palais de Léontes.

CAMILLO, ARCHIDAMUS.


ARCHIDAMUS.—S'il vous arrive, Camillo, de visiter unjour la Bohême, dans quelque occasion semblable à cellequi a réclamé maintenant mes services, vous trouverez,comme je vous l'ai dit, une grande différence entrenotre Bohême et votre Sicile.

CAMILLO.—Je crois que, l'été prochain, le roi de Sicilese propose de rendre à votre roi la visite qu'il lui doit àsi juste titre.

ARCHIDAMUS.—Si l'accueil que vous recevrez est au-dessousde celui que nous avons reçu, notre amitié nousjustifiera; car en vérité...

CAMILLO.—Je vous en prie...

ARCHIDAMUS.—Vraiment, et je parle avec connaissanceet franchise, nous ne pouvons mettre la même magnificence...et une si rare... Je ne sais comment dire. Allons,nous vous donnerons des boissons assoupissantes, afinque vos sens incapables de sentir notre insuffisance nepuissent du moins nous accuser, s'ils ne peuvent nousaccorder des éloges.

CAMILLO.—Vous payez beaucoup trop cher ce qui vousest donné gratuitement.

ARCHIDAMUS.—Croyez-moi, je parle d'après mes propresconnaissances, et d'après ce que l'honnêteté m'inspire.

CAMILLO.—La Sicile ne peut se montrer trop amie dela Bohême. Leurs rois ont été élevés ensemble dans leurenfance; et l'amitié jeta dès lors entre eux de si profondesracines, qu'elle ne peut que s'étendre à présent.Depuis que l'âge les a mûris pour le trône, et que lesdevoirs de la royauté ont séparé leur société, leurs rapprochements,sinon personnels, ont été royalement continuéspar un échange mutuel de présents, de lettres etd'ambassades amicales; en sorte qu'absents, ils paraissaientêtre encore ensemble; ils se donnaient la maincomme au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient,pour ainsi dire, des deux bouts opposés du monde.Que le ciel entretienne leur affection!

ARCHIDAMUS.—Je crois qu'il n'est point dans le mondede malice ou d'affaire qui puissent l'altérer. Vous avezune consolation indicible dans le jeune prince Mamilius.Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une plus grandeespérance.

CAMILLO.—Je conviens avec vous qu'il donne degrandes espérances. C'est un noble enfant; un jeuneprince, qui est un vrai baume pour le coeur de ses sujets;il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,allaient déjà avec des béquilles, désirent vivreencore pour le voir devenir homme.

ARCHIDAMUS.—Et sans cela ils seraient donc bien aisesde mourir?

CAMILLO.—Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motifpour excuser leur désir de vivre.

ARCHIDAMUS.—Si le roi n'avait pas de fils, ils désireraientvivre sur leurs béquilles jusqu'à ce qu'il en eût un.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une salle d'honneur dans le palais.

LÉONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXÈNE,CAMILLO, et suite.

POLIXÈNE.—Déjà le berger a vu changer neuf foisl'astre humide des nuits, depuis que nous avons laissénotre trône vide; et j'épuiserais, mon

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